Les premières pages de mon roman « L’amour fluant »

 

En ce mois des premières neiges de l’an de grâce mil trois cent vingt, moi, Frère Albert, moine de Saint Evroult, je confie à la Providence, au revers des pages de ce vieux manuscrit, ce que je ne me résous point à laisser sans témoin.

1

De noirs nuages s’amoncelaient au dessus des chemins boueux qu’il me fallait encore emprunter pour rejoindre mes frères. Harrassé par cette longue journée passée à cheval, je décidais, ce soir là, de faire halte chez un proche parent, Philippe le Boulanger, évêque de Sées. Crotté de la tête aux pieds – la longue traversée des terres du Perche avait rendu méconnaissable ma blanche tunique, j’espérais pouvoir trouver rapidement le fidèle Jean afin qu’il m’introduise sans d’inutiles palabres auprès de son maître, mon oncle.

Sans surprise à cette heure, je trouvais le sacristain dans la Cathédrale. A ma vue, son visage se figea; l’incrédulité qui s’y lisait s’accompagna d’un geste m’invitant à l’accompagner en silence. Me demandant bien ce que tout cela pouvait signifier; j’obtempérais néanmoins et me laissais mener sans mot.

– Heureux de te revoir mon oncle mais que signifient tous ces mystères, que se passe-t-il ?

– Albert… On te croyait enfermé avec tes frères de Bretteville au château de Caen.

Le sombre visage de mon oncle n’offrait point l’épilogue attendu à l’absurde nouvelle : j’arrivais d’Italie où j’avais effectué une mission pour le comte de Caen supposé être devenu, entre temps, le geôlier de mes compagnons…

– Enfin, explique moi !

– Regarde par toi-même l’ordre d’arrestation reçu par le sénéchal de Sées pour une autre de vos commanderies.

Je saisis alors la lettre qu’il me tendait et lus, abasourdi, ces mots : « Une chose amère, une chose déplorable, une chose assurément horrible à penser, un crime détestable, un forfait exécrable, une chose tout à fait inhumaine, bien plus, étrangère à toute humanité, a, grâce au rapport de plusieurs personnes dignes de foi, retenti à nos oreilles. Les frères de l’ordre de la chevalerie du Temple, cachant le loup sous l’apparence de l’agneau et, sous l’habit de l’ordre, insultant misérablement la religion de notre foi, sont accusés de renier le Christ, de cracher sur la croix, de se livrer à des gestes obscènes. Nous avons aussi décidé que tous les membres dudit ordre de notre royaume seraient arrêtés, sans aucune exception aucune, retenus prisonniers et réservés au jugement de l’Eglise, et que tous leurs biens seraient saisis, mis sous notre main et fidèlement conservés. ».

Par pudeur, les yeux baissés, mon oncle me laissait reprendre ces forces qu’un chevalier ne pouvait dignement paraître avoir abandonnées même quelques instants…

– Le commandeur de la Province de Normandie, Geoffroy de Charney est vraisemblablement emprisonné à Paris avec le Grand Maître… Pour lors, il faut te cacher et te faire oublier quelques semaines; le Pape va réagir, il faut attendre.

Mon oncle avait peut-être raison; l’Eglise ne pouvait permettre qu’on s’en prenne ainsi à ses moines soldats.

– Ici, continua-t-il, il y a trop de monde; un ami, le supérieur du Prieuré Saint-Laurent, à Moulins-la-Marche, pourrait t’héberger le temps nécessaire…. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’il abrite sous son toit un fugitif. Je sais qu’il héberge quelqu’un qui cherche à se faire oublier après des écrits controversés.

2

– Pourriez-vous remettre ceci au Père Thibaut ?

Sans un mot, le moine portier prit ma lettre, ferma la lourde porte et remit le loquet en place. Je n’étais point mécontent d’être arrivé à Moulins-la-marche sans encombre. Bien que méconnaissable avec les habits que Jean m’avait laissés ce matin, je redoutais, en vérité, d’éventuelles rencontres avec les troupes royales. J’étais, en outre, impatient de rencontrer le Prieur; peut-être avait-il quelques nouvelles au sujet de mes frères du Temple. Dix minutes plus tard, la porte d’entrée s’ouvrit à nouveau laissant apparaître le visage d’un très jeune moine.

– Je m’appelle frère Guillaume; notre Prieur m’envoie vous accueillir. Suivez moi. Je vais vous montrer votre cellule. Sachez qu’il vous faudra la partager avec Hugues de Grée, lui aussi de passage. Je viens d’ailleurs de le prévenir de votre arrivée.

En le suivant dans le couloir, je repensais aux propos tenus la veille au soir : peut-être s’agissait-il de l’homme dont mon oncle m’avait parlé.

– C’est par ici : vous trouverez la chambre au bout du corridor; je dois maintenant vous laisser : il me faut rejoindre mes frères au chapitre.

Se tenant debout et immobile sur le seuil de sa cellule, Hugues de Grée avait dû vraisemblablement nous entendre monter les escaliers.

– Je vous prie de bien vouloir m’excuser, on vient de m’avertir que…

– Ne vous inquiétez-pas…. Je suis heureux de pouvoir partager ma chambre avec un compagnon d’infortune. Frère Guillaume m’a averti que vous aviez échappé aux arrestations qui viennent de frapper votre Ordre.

– Je constate que je n’ai rien à vous apprendre, lui répondis-je, quelque peu énervé par le manque de discrétion du moine.

– Ne prenez pas ombrage de l’attitude de frère Guillaume. Comme vous, je suis en fuite… Il a certainement jugé bon de me prévenir de cette particularité partagée.

Après m’être présenté, je l’écouta me raconter, à son tour, son histoire. Il venait précisément de Cologne où ses études l’avaient amené à côtoyer un médecin alchimiste, maître en théologie et philosophie. Très vite, il avait décidé de le suivre et de devenir son élève. Nourri de son enseignement pendant plus de dix années mais porté par une sensibilité qui le rendait allergique à toutes concessions – fussent-elles formelles, il développa un enseignement original quelque peu hétérodoxe. Les conséquences ne tardèrent pas… On lui demanda de se rétracter. Il préféra fuir.

– Voilà les raisons de mon séjour en ce prieuré. Mais vous : savez-vous seulement pourquoi le roi s’en prend ainsi à vos frères ?

– Les vrais raisons m’échappent : accuser d’hérésie l’Ordre du Temple n’est que mensonge. Certes, une dimension ésotérique y est présente sous la forme de rites d’initiations atypiques mais celle-ci, en son fond, est conforme à la dimension exotérique de notre foi.

– La puissance temporelle de votre Ordre, ses richesses peuvent aiguiser toutes sortes d’appétits…

– J’imagine mal le Roi de France s’en prendre aux moines du Pape pour de tels motifs.

– Soyez sans illusion sur les motivations de nos gouvernants… Peut-être, souhaitait-il, par ailleurs, s’en prendre ainsi à Clément V : depuis l’affaire du Pape Boniface VIII, il existe un important contentieux entre le royaume de France et la papauté; tous les moyens sont bons dans cette guerre d’influence; et si dans le même temps, le roi peut s’enrichir considérablement, il ne se gênera pas…

3

Une main vigoureuse venait de remuer mon bras allongé. Hugues de Grée se tenait près de moi un doigt sur ses lèvres. Dans un murmure, il m’expliqua ses craintes : des bruits à l’extérieur du Prieuré venaient de le réveiller; plus inquiétants encore, des chuchotements leur avaient succédé. Un des moines nous aurait-il trahis ? Dans la coursive déjà des pas résonnaient…

-Venez vite. Il faut fuir. Des hommes du comte de Mortagne sont là…

Par bonheur, ce n’était que frère Guillaume… Une minute plus tard, nous étions avec lui dans la cour intérieure du Prieuré. Se dirigeant d’un pas rapide vers le puits, il enjamba sa margelle et nous demanda de le suivre. Une échelle intérieure permettait d’y descendre. Sous nos pieds, l’eau reflétait nos ombres ainsi que les nuages qu’éclairait la lune. La descente ne dura guère : à cinq mètres du sol, un boyau perpendiculaire au puits s’enfonçait sous la terre. Frère Guillaume nous informa plus tard qu’il avait été construit un siècle plutôt durant la guerre de succession qu’opposa les fils de Guillaume le bâtard. Malgré le soutien vigilant de notre guide, la progression était difficile; L’obscurité complète avait vite remplacé la pénombre des premiers mètres et rendait maintenant chaque pas incertain. Nous n’avions cependant pas d’autres solutions que d’avancer : le moine qui nous avait dénoncés devait aussi connaître ce passage souterrain. Dans quelques minutes, ne nous trouvant pas, il pourrait fort bien y penser à son tour… La marche dura ainsi vingt minutes et puis, doucement, une faible lumière se laissa deviner. La sortie s’annonçait.

Le jour n’était toujours pas levé au fond de ce qui semblait être un petit vallon. Le silence était impressionnant : seul le sifflement aigu d’une chouette troublait de temps en temps le lourd sommeil des arbres. Bien qu’exténués par cette longue marche, nous décidâmes de poursuivre à l’air libre sur quelques lieues encore afin de nous éloigner du souterrain. La proposition de frère Guillaume – homme décidément précieux, emporta vite notre conviction. Une communauté de moines vivait en la forêt d’Ecouvre, non loin de l’abbaye de Saint Evroult; peut-être pourraient-ils nous accueillir quelques jours ? Cette solution me permettait, quant à moi, de concilier plusieurs exigences : attendre dans une relative sécurité que les choses se clarifient tout en restant en contact avec mon oncle par l’intermédiaire de frère Guillaume. Quant à Hugues de Grée que j’avais bien involontairement poussé à fuir sa cachette, il ne semblait guère dérangé par cette perspective.

4

– Mademoiselle, la bibliothèque va devoir fermer ses portes. Il est 19h !

Depuis la découverte, en milieu d’après-midi, des premières pages du récit de frère Albert au dos du manuscrit Glossa marginalis in Matthaeum et Marcum, les personnages découverts au fil de ma lecture ne s’étaient pas contentés de substituer leur espace temps au mien, ils m’offraient une joie enivrante et inédite. Certes, si je me souvenais bien de mes cours de la Sorbonne et des remarques du professeur Demurger, ce récit relatif à l’arrestation des frères du Temple n’apportait, pour lors, rien de fracassant en une matière qui, d’ailleurs, commençait à être bien connue pour le plus grand malheur des amateurs de légendes… De même, rien ne pouvait à cette heure me garantir qu’il s’agissait là d’un récit authentique. Quelle découverte cependant pour la thésarde que j’étais ! Avant de pouvoir dès demain matin me replonger dans ce récit, j’avais toute la soirée pour tenter d’en préciser sa valeur historique. Déjà, les quelques indications géographiques mentionnées semblaient cohérentes. Je ne connaissais pas l’existence d’un prieuré à Moulins-la-Marche mais je savais que ce village à une trentaine de kilomètres d’ici possédait encore une importante motte féodale du XIIème siècle. Pour le reste, je comptais bien sur internet et les ouvrages de la bibliothèque pour éclaircir quelques points. Alexandre, un ami, jeune prof d’histoire comme moi, pourrait peut-être m’aider. Je l’appellerai ce soir.

5

Trois semaines s’était écoulées depuis notre arrivée dans la petite communauté des moines de Saint-Evroult. Etrange vie que celle-ci… Si Hugues de Grée semblait fort bien s’en accommoder, j’avais pour ma part plus de mal à supporter l’inaction et le silence de nos nouveaux compagnons. Heureusement, la chasse et surtout nos longues marches quotidiennes m’aidaient à patienter.

De retour de l’une de ces excursions, nous eûmes, un midi, la joie de retrouver frère Guillaume qui nous attendait assis auprès de nos silencieux compagnons. Le Père Tanine n’avait, à l’écouter, pas ménagé ses efforts pour répondre à la requête de mon oncle. Usant de ses fonctions, il avait pu rencontrer le Commandeur Mathieu Renaud et les frères Geoffroy Hervieu et Jean Cholet, tous trois arrêtés le vendredi 13 octobre dernier par Gautier de Boisgilont, vicomte de Caen. Les nouvelles n’étaient pas bonnes : l’ensemble de mes frères de la commanderie de Bretteville-le-Rabet étaient accusés d’apostasie et risquaient le bûcher. Un certain Robert Hérichon, sous-prieur des Dominicains de Caen, venait d’ailleurs d’être nommé par le grand inquisiteur Guillaume de Paris pour juger l’affaire. Dans quelques jours, les prévenus allaient comparaître devant lui.

– le Père Tanine m’a enfin chargé de vous remettre ce message du chevalier Mathieu Renaud.

Sur le morceau de tissu déchiré qu’il venait de me tendre, on distinguait à peine quelques mots vraisemblablement écrits avec un morceau de pierre de tuffeau : «L’Amour fluant attend son bûcher en la folie pour éloigner d’autres flammes ». L’objectif assigné était clair, les moyens pour l’atteindre beaucoup moins. Sans surprise, on attendait que je réalise quelque chose pour sauver du bûcher mes frères de Bretteville. Mais qu’était-ce donc cet «Amour fluant» qu’il me fallait détruire pour cela ? Etait-ce seulement ainsi qu’il me fallait comprendre le message ?

– Tout cela reste bien mystérieux. Par contre, mes frères et moi possédons une maison en un lieu-dit « la folie »….

– Vous savez, une simple lettre, un souvenir des terres d’Islam, peuvent fort bien être instrumentalisés contre vos frères au cours d’un éventuel procès et devenir une preuve compromettante. Peut-être est-ce cela qu’il vous faut faire disparaître en ce lieu ?

6

Soudain, la silhouette élancée d’Hugues de Grée réapparut derrière la grange là où cinq minutes plutôt je l’avais vue disparaître; d’un geste du bras, il m’invitait à quitter le bois dans lequel j’attendais son signal, à distance des bâtiments. Objets et débris de toutes sortes jonchaient le sol de la pièce principale. Depuis le départ forcé de mes compagnons, notre bâtisse avait, d’évidence, subi quelques visites. Ces vols ne nous arrangeaient guère… Trouver d’éventuelles preuves compromettantes sans en connaître la nature n’était pas chose aisée… Que dire s’il fallait, en outre, les chercher sans en connaître leur détenteur. Nous ne voulions croire qu’elles puissent avoir été volées. Avec minutie, pièce par pièce, nous nous sommes alors mis à fouiller les moindres recoins de la bâtisse. Ce long travail m’occupait depuis trente minutes quand Hugues m’appela.

-Je crois que j’ai trouvé ce que nous cherchions ! C’est un manuscrit, regarde! Il était dans l’armoire, sous une pile de linge, bien enveloppé dans un drap épais.

Sur la première page, et sous le titre L’Amour fluant, se trouvait une sobre dédicace «à mon ami Geoffroy de Charney». Signé : La Porète.

– Marguerite Porète…

– Tu connais ?

– Oui… C’est une béguine, proche de la communauté des frères du Libre Esprit que mon maître a fréquentée un temps… Un de ses ouvrages Le miroir des simples âmes a été brûlé il y a deux ans, à Valenciennes. Mathieu Renaud avait raison de s’inquiéter… Lorsque l’Ordre du Temple était tout puissant, votre commandeur n’avait rien à risquer à fréquenter discrètement les penseurs hétérodoxes. La situation actuelle renverse tout, l’hétérodoxie s’appelle hérésie et l’amitié complicité… Il faut immédiatement supprimer cette dédicace compromettante pour ton maître comme pour tes frères.

-Ne doit-on pas plutôt brûler le manuscrit entièrement comme Mathieu nous le demande ?

-Supprimons la première page et séparons-nous. Je l’emporterai avec moi pour tenter de le rendre à la béguine de Valenciennes. Marguerite Porète l’avait vraisemblablement confié à Geoffroy de Charney afin qu’il ne subisse pas le même sort que son autre ouvrage… Qui sait, peut-être est-ce là un exemplaire unique.

– Tu as peut-être raison… Je t’accompagne en ce cas… Plus rien ne me retient ici et notre mission est terminée.

7

– Te rends-tu compte : jamais un lien n’a été établi entre la béguine Porète et les templiers ! Quelle découverte !

– Ce récit est peut-être un faux, ne t’emballe pas Alexandre. Et puis, il y a quelque chose qui ne va pas… A ma connaissance, Porète est l’auteur d’un seul livre : Le miroir des âmes simples.

– Un seul livre connu, oui… J’ai effectué des recherches depuis ton appel. En fait, Porète, bien avant le Miroir, a écrit un autre ouvrage sur l’amour. On n’en connaît ni le titre, ni le contenu précis car il a été, lui aussi, brûlé par l’Eglise. Et contrairement au Miroir, aucun exemplaire n’a échappé à cette première autodafé de 1300. Guy II de Colmieu, l’Evêque de Cambrai qui en est à l’origine, aurait exigé, en outre, qu’elle n’écrive plus. Et, c’est précisément parce qu’elle n’a pas respecté cette injonction qu’elle fut brûlée vive sur la place de Grève à Paris le 1er juin 1310… A mon avis, il est probable que le manuscrit retrouvé par Hugue de Grée soit ce premier ouvrage dont on ne sait rien.

– Peut-être… Mais à condition que le récit de frère Albert soit exact…

– D’autres éléments apportent du crédit à la véracité de son récit. Regarde les dates  : Hugues de Grée affirme que le Miroir fut brûlé « il y a deux ans ». J’ai vérifié la chronologie cette après-midi. La première autodafé du Miroir date bien de 1305 : c’est-à-dire deux ans précisément avant l’arrestation des templiers le 13 octobre 1307. Surtout, tous les noms des protagonistes importants qui sont mentionnés dans le récit se retrouvent dans les Archives départementales d’Alençon… Du nom de l’Evêque de Sées à Mathieu Renaud… J’ai même découvert un document mentionnant l’existence d’une métairie templière appelée « la folie ». Emmanuelle, nous n’avons aucune raison de ne pas croire frère Albert…

LRW

A suivre…

 

 

frfr

Al pan de li angeli, peinture sur bois de LRW, 50 x 65 cm

 

« O vous qui, sur une frêle nacelle, désireux d’écouter, suivez mon vaisseau, qui chantant vogue, retournez vers vos rivages ; ne vous hasardez point dans l’Océan, où peut-être, me perdant, demeureriez-vous égarés.

La mer où j’entre jamais ne fut parcourue : Minerve m’inspire, Apollon me conduit, et les neuf Muses me montrent l’Ourse.

Vous, peu nombreux, qui de bonne heure avez levé la tête vers le pain des Anges, dont ici l’on se nourrit sans en être rassasié, bien pouvez-vous lancer votre navire sur la haute mer, en suivant le sillon que j’ouvre dans l’eau, qui soudain se referme.

Des héros qui passèrent à Colchos, moindre que ne sera le vôtre, fut l’étonnement, lorsqu’ils virent Jason devenu laboureur.

La soif innée et perpétuelle du royaume divin nous emportait avec une vitesse presque égale à celle du ciel. Béatrice regardait en haut, et moi je la regardais ; et peut-être en ce qu’il faut du temps pour qu’un trait soit posé, et se détache de la noix, et vole, je me vis arrivé où une chose merveilleuse attira mon regard : et lors celle à qui mon souci ne pouvait être caché, se tournant vers moi, aussi joyeuse que belle : « Élève, », me dit-elle, « ton esprit reconnaissant à Dieu, qui nous a conduits dans la première étoile. » Continuer la lecture de «  »

Elemiah me dit en songe

 

xxx

 

Et l’ange Elemiah me dit en songe :

Viens et vois, allez !
Viens, prends ma main.
Ne regrette rien.
Fais un pas, juste plus bas.
Il est là, l’immense théâtre,
où valsent les clowns, où danse la troupe.

Viens et vois, allez !
Observe qui tu étais, qui tu jalousais.
Regarde ces innombrables spectateurs se rêver acteurs.
Regarde ces rares acteurs oublier jusqu’à l’auteur.
De ce monde de pantins
où ânonner un texte s’appelle penser,
où radoter la pièce s’appelle agir,
ne garde rien, n’emporte rien.

Sans eux, loin de leur jeux,
léger d’un corps évanescent,
tu peux partir maintenant.
Et quand viendra le tour de tes amis,
lorsqu’ils sortiront aussi,
n’oublie pas de venir, n’oublie pas de leur dire
que mourir est la fin d’une illusion,
La fin de la dernière représentation.

 

Texte et peinture de LRW

L’attention et l’amour comme chemin

« Il est une réalité située hors du monde et qui échappe à toutes les facultés humaines excepté l’attention et l’amour (…) C’est d’elle que descend tout le bien qui peut exister dans ce monde, toute beauté, toute vérité, toute justice, toute légitimité, tout ordre, toute subordination de la conduite humaine à des obligations »

Simone Weil, philosophe, 1909-1943

L’aventure humaine

Comme tout un chacun, un jour, sans me souvenir du lieu et de la date de mon embarquement, j’ai commencé par comprendre que, vaille que vaille, en l’étrange navire de nos corps respectifs, il me fallait voguer au gré des courants et des vents sans boussole ni carte. Autour de moi, pour toutes indications, mes aînés répétaient ce que leur avait communiqué leurs aînés et dessinaient, une fois encore, le schéma d’un monde où il ne s’agissait pour chacun que de trouver sa place afin de profiter des «plaisirs de la vie» avant l’inéluctable fin programmée. Cette ‘Weltanschauung’ était des plus sommaire. Le monde strictement matériel et sensible, « libre des croyances arriérées », offrait à qui voulait en jouir quelques joies qu’entrecoupaient d’inévitables peines. Quant à la mort entendue comme fin définitive, elle conditionnait fortement la civilisation de ces croyants : nos actes n’ayant aucune incidence sur un au-delà censé être fictif, il ne restait plus qu’à en profiter au mieux… Matérialisme, frénésie, individualisme et angoisse face à l’absurdité en résultaient selon les caractères. C’était là une culture, notre héritage… Une culture en vérité bien pauvre que la lecture des philosophes grecs (de Platon à Plotin), occidentaux (de Maître Eckhart à Simone Weil) iraniens (de Sohravardi à Molla Sadra) et indiens (de Shankara à Abhinavagupta) permet heureusement de prolonger pour qui veut vivre pleinement l’aventure humaine.

LRW

« Etre un philosophe, c’est prendre la route, parce que ce n’est pas se contenter d’une théorie sur le monde, pas même d’une réforme ou d’une illusoire transformation des conditions de ce monde. C’est viser à la transformation de soi-même, à la métamorphose intérieure » (Henry Corbin)

Pourquoi écrire ?

« J’écris dans l’espérance de découvrir quelques phrases, juste quelques phrases, seulement quelques phrases qui soient assez claires et honnêtes pour briller autant qu’une petite feuille d’arbre vernie par la lumière et brossée par le vent »

« L’arbre est devant la fenêtre du salon. Je l’interroge chaque matin : quoi de neuf aujourd’hui ? La réponse vient sans tarder, donnée par des centaines de feuilles : Tout »

« Ce qui est blessé en nous demande asile aux plus petites choses de la terre et le trouve »

« Il y a une naissance simultanée de nos yeux et du monde, un sentiment de ‘premières fois’ où ce qui regarde et ce qui est regardé se donnent le jour »

Christian Bobin, in Présence Pure

Le Monde comme Volonté et Représentation

Le maître ouvrage de Schopenhauer à télécharger en pdf :

le-monde-comme-volonte-et-comme-representation

 

« Le monde est ma représentation » — voilà une proposition, semblable aux axiomes d’Euclide, que tout le monde doit admettre dès qu’il l’a comprise cependant ce n’est pas une de ces vérités qu’il suffit d’entendre pour l’admettre. — Faire comprendre cette proposition, y rattacher la question des rapports de l’idéal et du réel, c’est-à-dire du monde pensé au monde qui est en dehors de la pensée, ç’a été, avec le problème de la liberté morale, l’œuvre caractéristique de la philosophie moderne. Après des siècles de recherches dans le domaine de la philosophie objective, on découvrit pour la première fois que parmi tant de choses, qui rendent le monde si énigmatique et si digne de méditations, la plus importante à coup sûr est ce simple fait quelle qu’en soit la grandeur et la masse, son existence cependant est suspendue à un fil très mince, j’entends la conscience, où il nous est chaque fois donné. »

Le symbole du Graal

 

Par-delà les explications religieuses, historiques ou littéraires, le Graal se rattache à une tradition métaphysique. C’est, ici, un symbole qui exprime une réalité d’un ordre supérieur, un centre à conquérir. Ce centre est intérieur et de nature spirituelle. La lumière le caractérise (« pierre de lumière »  in Wolfram von Eschenbach) ainsi que la « Vie » surnaturelle auquel il introduit. Il a cependant un aspect ambivalent puisqu’il peut agir comme une sorte de gouffre, le « siège vide » ou « treizième siège » sous lequel s’ouvre l’abîme (sauf pour Parsifal – symbole de celui qui sait dépasser ce danger : « extraire l’épée de la pierre » en étant apte à supporter les forces en jeu). Ce dernier point semble indiquer que le centre recherché sera force de destruction ou force vivifiante selon la qualité de celui ou de celle qui s’en approche… Le Graal, « pierre du centre », « pierre des rois », symboliserait ici une force primordiale qui doit être assumée sous peine de « brûler » celui qui n’en est pas digne (l’orgueilleux, l’inconstant).  Pour qui passe l’épreuve s’ouvre ensuite un chemin de reconquête vers un état primordial que symbolise, dans d’autres traditions, le « paradis terrestre ».

LRW

Simone Weil : le personnage

Suite au cours de cette semaine et si vous souhaitez en savoir plus sur le personnage : Cliquez ici pour écouter une émission sur Simone Weil

Sinon, vous pouvez aussi lire la biographie L’insoumise proposée par Laure Adler. (cf mes billets du 09/11 et du 05/12 pour des extraits de son oeuvre) :

“Son nom est connu dans un cercle d’initiés qui la considèrent comme une icône de la pensée contemporaine et qui se ressourcent régulièrement dans ses écrits. Je fais partie de ces personnes qui, par les hasards d’une amitié, à l’adolescence, ont eu la chance de tomber sur La Pesanteur et la Grâce, et, comme bon nombre d’étudiants, je le suppose, j’ai appris par coeur certains fragments qui résonnaient en moi comme des aphorismes de sagesse et de compréhension du monde. Pendant des années ce livre de chevet fut pour moi comme la boussole du marin au milieu de l’océan déchaîné. Trente ans après, mes recherches sur Hannah Arendt me firent lire ou relire certains textes comme La Condition ouvrière et L’Enracinement. Je fus, de nouveau, frappée par sa profondeur d’analyse, son courage physique et intellectuel, la pertinence de ses propositions, son mystère aussi, ce mystère d’une vie brisée à trente-quatre ans dans le feu de la recherche de la vérité. Aujourd’hui, nous avons besoin de la pensée de Simone Weil, de sa clairvoyance, de son courage, de ses propositions pour réformer la société, de ses fulgurances, de ses questionnements, de son désir de réenchanter le monde.”

(extrait de la préface)

Continuer la lecture de « Simone Weil : le personnage »

Dernier homme

« Je leur parlerai de ce qu’il y a de plus méprisable au monde, je veux dire du « Dernier Homme ».
Et Zarathoustra parla au peuple en ces termes
« Il est temps que l’homme se fixe un but. Il est temps que l’homme plante le germe de son espérance suprême.
Son sol est encore assez riche pour cela. Mais ce sol, un jour, de pauvre et débile, ne pourra plus donner naissance à un grand arbre.
Hélas! le temps approche où l’Homme ne lancera plus par-delà l’humanité la flèche de son désir, où la corde de son arc aura désappris de vibrer.
Je vous le dis, il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante. Je vous le dis, vous avez encore du chaos en vous.
Hélas ! Le temps vient où l’homme deviendra incapable d’enfant une étoile dansante. Hélas ! ce qui vient, c’est l’époque de l’homme méprisable entre tous, qui ne saura même plus se mépriser lui-même
Voici, je vais vous montrer le Dernier Homme:
« Qu’est-ce qu’aimer? Qu’est-ce que créer? Qu’est-ce que désirer? Qu’est-ce qu’une étoile? » Ainsi parlera le Dernier Homme, en clignant de l’ oeil.
La terre alors sera devenue exiguë, on y verra sautiller le Dernier Homme qui rapetisse toute chose. Son engeance est aussi indestructible que celle du puceron; le Dernier Homme est celui qui vivra le longtemps.
« Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes en clignant de l’oeil.
Ils auront abandonné les contrées où la vie est dure ; car on a besoin de la chaleur. On aimera encore son prochain et l’on se frottera contre lui, car il faut de la chaleur.
La maladie, la méfiance leur paraîtront autant de péchés ; on n’a qu’à prendre garde où l’on marche ! Insensé qui trébuche encore sur les pierres ou sur les hommes !
Un peu de poison de temps à autre ; cela donne des rêves agréables; beaucoup de poison pour finir, afin d’avoir une mort agréable.
On travaillera encore, car le travail distrait. Mais on aura soin cette distraction ne devienne jamais fatigante.
On ne deviendra plus ni riche ni pauvre; c’est trop pénible. Qui voudra encore gouverner? Qui donc voudra obéir? L’un et l’autre trop pénibles.
Pas de berger et un seul troupeau ! Tous voudront la même chose pour tous, seront égaux; quiconque sera d’un sentiment différent entrera volontairement à l’asile des fous. Jadis tout le monde était fou », diront les plus malins, en clignant de l’oeil.
On sera malin, on saura tout ce qui s’est passé jadis; ainsi l’on aura de quoi se gausser sans fin. On se chamaillera encore, mais on se réconcilie bien vite, de peur de se gâter la digestion.
On aura son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit; mais on révérera la santé.
« Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes, en clignant de l’oeil ».

Ici prit fin le premier discours de Zarathoustra qu’on appelle aussi le prologue : car à ce moment les cris et l’hilarité de la foule l’interrompirent. « Donne-nous ce Dernier Homme, ô Zarathoustra, criaient-ils; fais de nous ces Derniers Hommes ! Et garde pour toi ton Surhumain ! » Et tout le peuple exultait et faisait entendre des claquements de langue. Mais Zarathoustra en fut affligé et se dit en son coeur: « Ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qui convient à ces oreilles ».

Nietzsche, Ansi parlait Zarathoustra (1883-1885)

Tripurarahasya

Voici quelques extraits du Tripurarahasya traduit par Michel Hulin, professeur de philosophie comparée à l’Université Paris IV (Paris-Sorbonne). Un texte de l’Inde médiévale qui manie avec sureté les catégories philosophiques du çivaïsme cachemirien mais qui témoigne de l’esprit le plus authentique du tantrisme en affichant un scepticisme résolu à l’égard de toute espèce de formulation théorique qui se voudrait définitive et exclusive. Aux théories, au savoir conceptuel, il oppose un chemin d’expérimentation, de connaissance existentielle qui vise à mettre en lumière les obstacles, les préjugés, les pièges du langage qui empêchent l’homme d’accéder au Réel. Voilà, résume, Michel Hulin, « les questions auxquelles, en dehors de tout souci d’orthodoxie, de toute appartenance sectaire étroite, le Tripurarahasya s’efforce d’apporter des réponses. »

Extraits du TRIPURARAHASYA

« Toutes choses autour de moi s’avèrent éphémères et cependant l’ensemble des pratiques mondaines (vyavahrti) repose sur la croyance en la stabilité. Comme elles me paraissent étranges et irréfléchies ! Et pourtant nous nous conformons tous à cette routine du monde, semblables en cela à des aveugles qui se laisseraient guider par d’autres aveugles ».

« C’est le ‘ceci est à accomplir’ lui-même qui, en fin de compte, constitue l’essence de la douleur »

« le défaut de réflexion, c’est par excellence la mort : les hommes périssent  à cause de lui »…

« de la valeur des gens avec qui on s’associe dépend de celle des résultats que l’on obtient »

« le désir est la graine vigoureuse de l’arbre de la douleur »

« Celui qui ne raisonne pas du tout et aussi bien celui qui raisonne à perte de vue ne parviendront jamais au Bien suprême, ni en ce monde ni en l’autre ».

« Comme un singe, l’esprit est toujours en mouvement. Cette agitationperpétuelle de l’esprit cause le plus grand tort aux hommes ordinaires. A vrai dire, elle est la cause de tous leurs maux. Et c’est justement parce qu’elle est absente dans le sommeil profond qu’on y éprouve de la joie. Calme donc ton esprit avant d’écouter mes paroles. Ce qu’on écoute d’une oreille distraite, c’est comme si on ne l’avait pas écouté. Cela reste stérile : un arbre peint sur une fresque ne porte pas de fruits. »

« ce monde visible a la nature d’un effet »

« Considère ce qui, en toi-même, se laisse désigner comme ‘mien’. Ta propre nature intime est précisément ce qui ne se laisse pas désigner ainsi. Retiré dans un lieu tranquille, efforce toi d’éliminer systématiquement tout ce qui en toi  peut être appelé ‘mien’ Reconnais ensuite ce qui reste comme le Soi suprême »

« Je ne suis pas (seulement) mon corps »

« tu dois (dans l’attention) viser avec acuité l’instant intermédiaire entre le sommeil et l’état de veille, ou bien le passage d’une idée à l’autre, ce plan est celui de ta propre essence »

Zénon de Cittium (336-264) a rédigé bon nombre d’ouvrages qui, malheureusement, nous sont connus que sous la forme d’extraits et de fragments. Ils nous permettent de dire malgré tout que l’oeuvre de Zénon a fixé les traits essentiels de la doctrine stoïcienne. Les Nouveaux Chemins de la Connaissance par Adèle Van Reth vous offrent de mieux découvrir  cet ancien stoïcisme :

Le mythe de la caverne (texte et vidéo)

 

PLATON, LA REPUBLIQUE, LIVRE VII :

Socrate
— Représente-toi de la façon que voici l’état de notre nature relativement à l’instruction et à l’ignorance. Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière. Ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête. La lumière leur vient d’un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux. Entre le feu et les prisonniers passe une route élevée. Imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.
Glaucon
— Je vois cela.
Socrate
— Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d’hommes et d’animaux, en pierre, en bois et en toute espèce de matière. Naturellement, parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.
Glaucon
— Voilà, un étrange tableau et d’étranges prisonniers. Continuer la lecture de « Le mythe de la caverne (texte et vidéo) »

La gouvernance par les nombres

« Depuis les débuts des Temps modernes, le vieil idéal grec d’une cité régie par les lois et non par les hommes a pris une forme nouvelle : celui d’un gouvernement conçu sur le modèle de la machine. […] Ce mouvement avait été engagé par la planification soviétique qui, la première, a réduit la loi à une fonction instrumentale de mise en œuvre d’un calcul d’utilité. Il s’approfondit avec l’imaginaire cybernétique, qui impose une vision réticulaire du monde naturel et humain et tend à effacer la différence entre l’homme, l’animal et la machine, saisis comme autant de systèmes homéostatiques communiquant les uns avec les autres (…) À ce nouvel imaginaire correspond le passage du libéralisme économique – qui plaçait le calcul économique sous l’égide de la loi – à l’ultralibéralisme, qui place la loi sous l’égide du calcul économique. Étendu à toutes les activités humaines, le paradigme du Marché occupe désormais la place de Norme fondamentale à l’échelle du globe. Le capitalisme a ainsi muté en un anarcho-capitalisme qui efface les frontières, soumet les états et démantèle les règles protectrices, des trois marchandises fictives identifiées par Karl Polanyi : la nature, le travail et la monnaie (…) »Lorsque l’Etat n’assume plus son rôle de garant de l’identité et de la sécurité physique et économique des personnes, les hommes n’ont plus d’autre issue que de rechercher cette garantie ailleurs – dans des appartenances claniques, religieuses, ethniques ou mafieuses – et de faire allégeance à plus fort qu’eux. Ces réseaux d’allégeance se déploient aujourd’hui à tous les niveaux de l’activité humaine, sous des formes légales ou illégales. »

Alain Supiot, professeur de droit et de philosophie au Collège de France (La gouvernance par les nombres, 2015)

Tout dit

 

Camille évoque, avec originalité et élégance, la grande Hildegarde de Bingen, musicienne, mystique, philosophe et visionnaire.

 

Au secret d’une liberté

« Que nous découvre cette expérience intérieure où nous n’avons plus aucun objet sur lequel notre attention vienne se poser ? Elle nous découvre une activité que nous exerçons, dont nous pouvons bien dire qu’elle est une activité de pensée, puisqu’elle se pense comme elle pense tout ce qui peut être, mais qu’il faut décrire comme une activité plus encore que comme une pensée, ou qui n’est une pensée que parce qu’elle est une activité et qui ne cesse de se donner l’être à elle-même, comme elle le donne à tout ce que nous sommes capable de connaître ou de vouloir. Elle est la découverte de l’absolu de nous-même qui est un absolu vivant et qui n’est le phénomène de rien. Nous sommes ici en présence de l’esprit, c’est-à-dire du secret d’une liberté qu’il est impossible de violer ou de forcer, d’une faculté de disposer du oui et du non, de consentir ou de refuser, par laquelle je m’engage tout entier et deviens l’auteur de ce que je suis. Elle est l’absolu d’un premier terme avec lequel tout commence et non pas d’un dernier terme avec lequel tout est consommé. »

Louis Lavelle, professeur de philosophie au Collège de France de 1941 à 1951

Secret d’Alchimie

 

Unité Une. Une seule.
Seule et Une.
Elle bougea et le Temps fut.
Unité Une. Une seule.
Seule et Une.
Elle se densifia et la matière fut.
Temps et matière unies :
L’espace fut.
Maintenant, tu sais.
La Création et son secret.
Retourne-le ! Tu connaîtras alors

Celui des Maîtres de l’athanor
Qui rebroussent tous chemins
Et rebroussant chemins
Trompent jusqu’à la mort.
Sois immobile
Et tu effaceras le Temps.
Aligne-toi
Et tu détruiras l’opaque.
Sans matière ni temps,
Tu es l’Un.
Unité Une, Une seule.
Seule et Une.

 

LRW

Dialogue imaginaire

 

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Un dialogue imaginaire entre Plotin et Porphyre

On le sait maintenant tous deux, mes fragiles limites m’empêcheront d’achever mon travail; mais avant que je ne te laisse le soin de le mettre en ordre sous la forme qui te conviendra, je souhaiterais revenir sur la question du Beau qui nous a retenus tout l’hiver dernier lors de notre séjour à Athènes. Inépuisable, elle est peut-être plus importante que je n’ai bien voulu le voir jusqu’alors… A cet égard, mesurant peut-être mieux combien il est difficile de vivre la Gnose salvatrice sans recourir aux moyens que nous offre le Monde et que Basilide et Valentin ont bien tort de rejeter, le thème du Beau comme puissance mérite que l’on s’y attarde à nouveau.

Rappelle-toi notre dernière conversation sur la Gnose et ses voies. Si nous avions longuement évoqué la puissance de l’amour comme voie spirituelle en ce qu’il annihile l’habituelle gouvernance du mental et l’attention égotiste, je t’avais aussi fait remarquer que la vision du Beau en la matérialité d’un visage ou d’un corps, d’un paysage ou d’une peinture permet, dans certaines circonstances, de s’abstraire des conditionnements habituels, lesquels, tu le sais aussi, nous emprisonnent dans une illusoire conception de la réalité.

– Platon affirmait que le Beau est la splendeur du vrai. Tu ajoutes, Maître Plotin, qu’il en est le chemin ; l’âme est et devient ce qu’elle contemple as-tu même dit un jour. Pourtant, de nombreuses fois, il m’a été donné de rencontrer de magnifiques paysages comme ceux que l’aube offre au regard lorsque la campagne s’éveille de son lit de brume. J’y ai vu le mystère envoûtant de la Beauté, j’y ai pressenti sa force infinie mais je n’y ai point vu le sentier…
– Alors vois plutôt le carrefour que je te dessine maintenant; le carrefour d’une rencontre entre l’homme, déjà – c’est vrai – quelque peu désencombré de lui-même, et la beauté quasi parfaite d’un lieu ou d’un corps. Car, de deux choses l’une, soit tu n’as point véritablement rencontré cette beauté parfaite, soit, tu n’étais pas suffisamment libre vis-à-vis de l’activité du mental pour l’accueillir.
– Mais est-il seulement possible de rencontrer une beauté parfaite en ce monde ?
Cette rencontre, il m’a été permis de la faire à l’age de 23 ans dans la Villa d’Anuzio. Il s’agissait d’une fresque anonyme peinte sur l’un des murs de la cour intérieure. Dans un mélange d’ocre et de brun, une jeune femme était représentée assise sur un muret de pierres et vous regardait doucement. Ce fut soudain. Inoubliable. Une expérience ineffable qui m’a fait être ce je suis aujourd’hui.
– La beauté naturelle parfaite n’aurait-elle pas, elle aussi, un tel pouvoir ?
– Peut-être Porphyre. Cependant, je me demande si l’humanité de l’oeuvre n’a pas plus de poids que la naturalité d’un splendide paysage en ce qu’elle permet d’accentuer subtilement certains traits naturellement beaux jusqu’à manifester – dans un merveilleux artifice – la perfection sensible qui ouvre à la réalité de l’Un.

Peinture et texte de LRW

Lettres à un jeune poète

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) Lettres à un jeune poète

Préface de l’édition allemande

C’était à la fin de l’automne 1902. J’étais assis dans le parc de l’Académie militaire de Wiener- Neustadt, sous d’antiques châtaigniers. Je lisais. Ma lecture me prenait à ce point que je remarquai à peine qu’Horacek, aumônier de l’Académie, homme érudit et bon, venait vers moi. Il me prit des mains le volume que je tenais, contempla sa couverture et hocha la tête : « Poèmes de Rainer Maria Rilke ! » dit-il, songeur. Il feuilleta, parcourut quelques vers, jeta au loin un long regard et conclut: «Ainsi donc l’élève René Rilke est devenu un poète. » Il m’entretint de Rilke, enfant chétif et pâle. Ses parents, quinze ans auparavant, l’avaient mis au Prytanée militaire de Sankt-Poelten, pour le préparer à la carrière d’officier. Horacek était alors aumônier de cette école. Il se souvenait fort bien de son élève d’autrefois. Rilke était un garçon silencieux, sérieux, très doué ; il se tenait volontiers à l’écart et supportait avec patience le joug de l’internat. Après quatre ans d’études, il passa avec ses camarades à l’École militaire supérieure, qui se trouvait à Maehrisch- Weisskirchen. Mais là, sa constitution devait se révéler par trop faible. Ses parents le retirèrent de l’école pour lui faire poursuivre ses études près d’eux, à Prague. Qu’était, depuis lors, devenue sa vie, Horacek n’en savait rien. Sitôt après cet entretien, je décidai d’envoyer à Rainer Maria Rilke mes essais poétiques et de lui demander de les juger. Ayant à peine vingt ans, au seuil d’une carrière que je sentais en tout point contraire à mes goûts, je pensais que si quelqu’un devait me comprendre, c’était bien le poète de Mir zur Feier. Presque à mon insu une lettre prit naissance qui accompagna mes poèmes : je m’y ouvrais plus entièrement que je ne l’avais fait et que d’ailleurs je ne devais jamais le faire. De longues semaines passèrent avant que la réponse ne me parvînt. Celle que je reçus enfin portait, avec un cachet bleu, le timbre de Paris et pesait lourd dans la main. L’écriture claire, belle et sûre, de l’enveloppe se retrouvait sur les feuillets de la lettre, de la première à la dernière ligne. Ma correspondance avec Rainer Maria Rilke, qui commençait ainsi, dura jusqu’en 1908. Ensuite elle s’espaça : la vie m’avait poussé sur des voies dont précisément aurait voulu m’écarter l’intérêt chaleureux, tendre et touchant du poète. Mais là n’est pas l’important. L’important, ce sont les dix lettres que voici. Elles valent pour la connaissance de cet univers, dans lequel Rainer Maria Rilke a vécu et créé ; elles valent pour ceux qui grandissent et se forment maintenant, pour ceux qui se formeront demain. Mais quand un prince va parler, on doit faire silence.

Franz Xaver Kappus.

Berlin, juin 1929.

……………

Cher Monsieur,

I

Paris, le 17 février 1903.

Votre lettre vient à peine de me parvenir. Je tiens à vous en remercier pour sa précieuse et large confiance. Je ne peux guère plus. Je n’entrerai pas dans la manière de vos vers, toute préoccupation critique m’étant étrangère. D’ailleurs, pour saisir une œuvre d’art, rien n’est pire que les mots de la critique. Ils n’aboutissent qu’à des malentendus plus ou moins heureux. Les choses ne sont pas toutes à prendre ou à dire, comme on voudrait nous le faire croire. Presque tout ce qui arrive est inexprimable et s’accomplit dans une région que jamais parole n’a foulée. Et plus inexprimables que tout sont les œuvres d’art, ces êtres secrets dont la vie ne finit pas et que côtoie la nôtre qui passe.

Ceci dit, je ne puis qu’ajouter que vos vers ne témoignent pas d’une manière à vous. Ils n’en contiennent pas moins des germes de personnalité, mais timides et encore recouverts. Je l’ai senti surtout dans votre dernier poème : Mon âme. Là quelque chose de propre veut trouver issue et forme. Et tout au long du beau poème À Léopardi monte une sorte de parenté avec ce prince, ce solitaire. Néanmoins, vos poèmes n’ont pas d’existence propre, d’indépendance, pas même le dernier, pas même celui à Léopardi. Votre bonne lettre qui les accompagnait n’a pas manqué de m’expliquer mainte insuffisance, que j’avais sentie en vous lisant, sans toutefois qu’il me fût possible de lui donner un nom.

Vous demandez si vos vers sont bons. Vous me le demandez à moi. Vous l’avez déjà demandé à d’autres. Vous les envoyez aux revues. Vous les comparez à d’autres poèmes et vous vous alarmez quand certaines rédactions écartent vos essais poétiques. Désormais (puisque vous m’avez permis de vous conseiller), je vous prie de renoncer à tout cela. Votre regard est tourné vers le dehors ; c’est cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire. Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse ses racines au plus profond de votre cœur. Confessez-vous à vous-même : mourriez- vous s’il vous était défendu d’écrire? Ceci surtout : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit: «Suis-je vraiment contraint d’écrire ? » Creusez en vous-même vers la plus profonde réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort et simple : « Je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité. Votre vie, jusque dans son heure la plus indifférente, la plus vide, doit devenir signe et témoin d’une telle poussée. Alors, approchez de la nature. Essayez de dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous vivez, aimez, perdez. N’écrivez pas de poèmes d’amour. Évitez d’abord ces thèmes trop courants : ce sont les plus difficiles. Là où des traditions sûres, parfois brillantes, se présentent en nombre, le poète ne peut livrer son propre moi qu’en pleine maturité de sa force. Fuyez les grand sujets pour ceux que votre quotidien vous offre. Dites vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous viennent, votre foi en une beauté. Dites tout cela avec une sincérité intime, tranquille et humble. Utilisez pour vous exprimer les choses qui vous entourent, les images de vos songes, les objets de vos souvenirs. Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. Pour le créateur rien n’est pauvre, il n’est pas de lieux pauvres, indifférents. Même si vous étiez dans une prison, dont les murs étoufferaient tous les bruits du monde, ne vous resterait-il pas toujours votre enfance, cette précieuse, cette royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez là votre esprit. Tentez de remettre à flot de ce vaste passé les impressions coulées. Votre personnalité se fortifiera, votre solitude se peuplera et vous deviendra comme une demeure aux heures incertaines du jour, fermée aux bruits du dehors. Et si de ce retour en vous-même, de cette plongée dans votre propre monde, des vers vous viennent, alors vous ne songerez pas à demander si ces vers sont bons. Vous n’essaierez pas d’intéresser des revues à ces travaux, car vous en jouirez comme d’une possession naturelle, qui vous sera chère, comme l’un de vos modes de vie et d’expression. Une œuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité. C’est la nature de son origine qui la juge. Aussi, cher Monsieur, n’ai-je pu vous donner d’autre conseil que celui-ci : entrez en vous-même, sondez les profondeurs où votre vie prend sa source. C’est là que vous trouverez la réponse à la question: devez-vous créer? De cette réponse recueillez le son sans en forcer le sens. Il en sortira peut-être que l’Art vous appelle. Alors prenez ce destin, portez-le, avec son poids et sa grandeur, sans jamais exiger une récompense qui pourrait venir du dehors. Car le créateur doit être tout un univers pour lui-même, tout trouver en lui-même et dans cette part de la Nature à laquelle il s’est joint.

Continuer la lecture de « Lettres à un jeune poète »

Tristan und Isolde

 

« Tristan und Isolde : l’oeuvre capitale, sans équivalent dans la musique ni dans aucun art » (Nietzsche, Lettre à Carl Fuchs, 27 décembre 1888)

« Aujourd’hui encore, je cherche en vain une oeuvre qui ait la même dangereuse fascination, la même effrayante et suave infinitude que Tristan – et je la cherche en vain dans tous les arts » (Nietzsche, fragment d’Ecce Homo)

L’âme-hors

 

L’âme-hors dès cette vie là : une visée pour le véritable philosophe selon Platon (avant que l’inévitable Passage ne le réalise à sa façon)

Un extrait du PHEDON (64a)  :

— Laisse-le dire, répéta Socrate. Mais il est temps que je vous rende compte, à vous qui êtes mes juges, des motifs qui me font croire qu’un homme qui a réellement passé sa vie à philosopher a raison d’avoir confiance au moment de mourir et d’espérer qu’il aura là-bas des biens infinis, dès qu’il aura terminé sa vie. Comment cela peut se réaliser, Simmias et Cébès, c’est ce que je vais essayer de vous expliquer.
IX. — Il semble bien que le vulgaire ne se doute pas qu’en s’occupant de philosophie comme il convient, on ne fait pas autre chose que de rechercher la mort et l’état qui la suit. S’il en est ainsi, tu reconnaîtras qu’il serait absurde de ne poursuivre durant toute sa vie d’autre but que celui-là et, quand la mort se présente, de se rebeller contre une chose qu’on poursuivait et pratiquait depuis longtemps. »
Sur quoi Simmias s’étant mis à rire : « Par Zeus, Socrate, dit-il, tu m’as fait rire, malgré le peu d’envie que j’en avais tout à l’heure. C’est que je suis persuadé que la plupart des gens, s’ils t’entendaient, croiraient que tu as parfaitement raison de parler ainsi des philosophes, et que les gens de chez nous conviendraient avec toi, et de bon coeur, que réellement les philosophes sont déjà morts et qu’on sait fort bien qu’ils n’ont que ce qu’ils méritent.
— Et ils diraient la vérité, Simmias, sauf en ceci : qu’on sait bien, car ils ne savent pas du tout en quel sens les vrais philosophes sont déjà morts, en quel sens ils méritent de mourir et de quelle mort. Mais parlons entre nous, et envoyons promener ces gens-là. Nous croyons, n’est-ce pas, que la mort est quelque chose ?
— Certainement, dit Simmias, qui prit alors la parole.
— Est-ce autre chose que la séparation de l’âme d’avec le corps ? On est mort, quand le corps, séparé de l’âme, reste seul, à part, avec lui-même, et quand l’âme, séparée du corps, reste seule, à part, avec elle-même. La mort n’est pas autre chose que cela, n’est-ce pas ?
— Non, c’est cela, dit Simmias.
— Vois à présent, mon bon, si tu seras du même avis que moi. Ce que je vais dire nous aidera, je pense, à connaître l’objet de notre examen. Te paraît-il qu’il soit d’un philosophe de rechercher ce qu’on appelle les plaisirs comme ceux du manger et du boire ?
— Pas du tout, Socrate, dit Simmias.
— Et ceux de l’amour ?
— Nullement.
— Et les soins du corps, crois-tu que notre philosophe en fera grand cas ? Crois-tu qu’il tienne à se distinguer par la beauté des habits et des chaussures et par les autres ornements du corps, ou qu’il dédaigne tout cela, à moins qu’une nécessité pressante ne le contraigne à en faire usage ?
— Je crois qu’il le dédaigne, dit-il s’il est véritablement philosophe.
— Il te paraît donc, en général, dit Socrate, que l’activité d’un tel homme ne s’applique pas au corps, qu’elle s’en écarte au contraire autant que possible et qu’elle se tourne vers l’âme.
— Oui.
— Voilà donc un premier point établi : dans les circonstances dont nous venons de parler, nous voyons que le philosophe s’applique à détacher le plus possible son âme du commerce du corps, et qu’il diffère en cela des autres hommes ?
— Manifestement.
— Et la plupart des hommes, Simmias, s’imaginent que, lorsqu’on ne prend pas plaisir à ces sortes de choses et qu’on n’en use pas, ce n’est pas la peine de vivre, et que l’on n’est pas loin d’être mort quand on ne se soucie pas du tout des jouissances corporelles.
— Rien de plus vrai que ce que tu dis. Continuer la lecture de « L’âme-hors »

Hermétisme

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« Il y a l’hermétisme où l’on n’entre pas parce qu’il est fermé, celui ou l’on entre et qui vous enferme, celui qui vous invite à entrer pour ouvrir ce qui est fermé  » (Antonin Artaud)

L’habitude

« L’habitude me rend aveugle et indifférent à l’égard de toutes les choses extraordinaires qui remplissent le monde, de la lumière, du mouvement de ma propre existence, et de vous qui m’adressez la parole et qui tout à coup venez au devant de moi (…) Et l’art le plus parfait est celui qui nous les montre dans une sorte de révélation, comme si nous les voyions pour la première fois. Ainsi sans l’habitude, la réalité s’offrirait à nous d’une manière si directe et si vive, que nous n’en supporterions pas la vue. Nous demandons à l’habitude une sorte de sécurité (…) Or toutes les entreprises de l’esprit visent non pas, comme on le dit, à l’acquérir, mais à la rompre, afin de découvrir le spectacle fabuleux qu’elle recouvre et qu’elle dissimule toujours. Ainsi les hommes ont bien tort de mépriser l’humble objet qu’ils ont sous les yeux, de faire des rêves stériles d’avenir, d’imaginer au-delà de la mort un monde qui comblerait enfin leur attente. Tout le réel leur est donné »

« Nous sentons tous que la découverte philosophique doit résider dans une vue très simple que nous cherchons à obtenir sur ce tout de l’Etre où notre être propre vient s’inscrire par un miracle de tous les instants ; mais c’est cette vue très simple qui est aussi la plus difficile à acquérir. Elle traverse parfois notre pensée comme un éclair, mais il est presque impossible de la maintenir et de la fixer. Il arrive que l’accumulation de nos connaissances la trouble, au lieu de la confirmer et de l’étendre. Nous ne parvenons qu’avec la plus grande peine à la traduire par des mots ; et les difficultés du langage philosophique, l’abstraction qu’on lui reproche, sont l’effet de cette gageure par laquelle, sans rien altérer de sa pureté, nous voulons pourtant en prendre possession par l’analyse, en retrouver la présence dans tout ce que nous sommes capable de voir, de penser et de sentir. Aussi, n’y a-t-il qu’une philosophie, comme il n’y a qu’un monde : et les différences que l’on observe en elle mesurent seulement son degré de profondeur. C’est pour cela aussi que la philosophie ne connaît pas le même progrès dans le temps que les sciences de l’univers matériel : Platon, Saint Thomas, Descartes, si l’on néglige ce qui les rattache à leur époque, c’est-à-dire le langage, les mœurs et l’état de leurs connaissances, si l’on cherche le centre indivisible de leur pensée et leur intention la plus secrète, sont nos contemporains. C’est pour cela enfin que la philosophie, comme la vie qui recommence chaque matin, est toujours identique et toujours nouvelle : c’est qu’il n’y a en elle aucun objet que l’on rencontre et que l’on quitte, qui nous séduit ou qui nous rebute. C’est qu’elle est la conscience elle-même qui ne cesse de se créer par une constante attention à cette intimité du réel où chaque chose se découvre à elle dans son état naissant, au point où le temporel semble s’écouler de l’éternel. »

Louis Lavelle (1883-1951), professeur de philosophie au Collège de France

Maîtres habiles

 

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« Ceux de Jadis étaient des Maîtres habiles, ils étaient en union secrète avec les forces invisibles. Si profonds qu’on ne saurait les connaître; c’est pourquoi l’on ne peut qu’à grande peine décrire leur aspect extérieur.

Hésitants comme qui traverse un fleuve en hiver, prudents comme qui redoute de toutes parts ses voisins, réservés comme des invités, s’effaçant comme glace fondante, simples comme matière brute, ils étaient vastes comme la vallée, sans plus de transparence que l’opacité même.

Qui sait (comme eux) dans le silence éclairer peu à peu les ténèbres ?

Qui sait (comme eux) peu à peu à la longue, engendrer la sérénité ? Celui qui reste dans cette voie ne désire nulle abondance de biens. Car c’est seulement parce qu’il est démuni, qu’il peut être humble, éviter le nouveau, et atteindre l’accomplissement ».

(Lao-Tseu, Tao Te King, XV)

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Art et philosophie

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Selon Paracelse, « la vraie philosophie consiste à manifester dans le visible la part d’invisible qui l’habite ». En quoi, art et philosophie sont peut-être très proches si l’on pense, comme Hegel, que le véritable art est celui qui manifeste l’Esprit Absolu dans le visible.

Intellect

« L’intellect » extra-mental d’un Maître Eckhart n’est pas l’intelligence-raison d’essence neuronale mais qui veut bien l’entendre ?

« Comment faire comprendre l’intérêt d’une connaissance toute spéculative à des gens pour qui l’intelligence n’est qu’un moyen d’agir sur la matière et de la plier à des fins pratiques, et pour qui la science, dans le sens restreint où ils l’entendent, vaut surtout dans la mesure où elle est susceptible d’aboutir à des applications industrielles ? Nous n’exagérons rien ; il n’y a qu’à regarder autour de soi pour se rendre compte que telle est bien la mentalité de l’immense majorité de nos contemporains ; et l’examen de la philosophie, à partir de Bacon et de Descartes, ne pourrait que confirmer encore ces constatations. Nous rappellerons seulement que Descartes a limité l’intelligence à la raison, qu’il a assigné pour unique rôle à ce qu’il croyait pouvoir appeler métaphysique de servir de fondement à la physique, et que cette physique elle-même était essentiellement destinée, dans sa pensée, à préparer la constitution des sciences appliquées, mécanique, médecine et morale, dernier terme du savoir humain tel qu’il le concevait ; les tendances qu’il affirmait ainsi ne sont-elles pas déjà celles-là mêmes qui caractérisent à première vue tout le développement du monde moderne ? Nier ou ignorer toute connaissance pure et supra-rationnelle, c’était ouvrir la voie qui devait mener logiquement, d’une part, au positivisme et à l’agnosticisme, qui prennent leur parti des plus étroites limitations de l’intelligence et de son objet, et, d’autre part, à toutes les théories sentimentalistes et volontaristes, qui s’efforcent de chercher dans l’infra-rationnel ce que la raison ne peut leur donner. En effet, ceux qui, de nos jours, veulent réagir contre le rationalisme, n’en acceptent pas moins l’identification de l’intelligence tout entière avec la seule raison, et ils croient que celle-ci n’est qu’une faculté toute pratique, incapable de sortir du domaine de la matière ; Bergson a écrit textuellement ceci : « L’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils (sic), et d’en varier indéfiniment la fabrication »1. Et encore : « L’intelligence, même quand elle n’opère plus sur la matière brute, suit les habitudes qu’elle a contractées dans cette opération : elle applique des formes qui sont celles mêmes de la matière inorganisée. Elle est faite pour ce genre de travail. Seul, ce genre de travail la satisfait pleinement. Et c’est ce qu’elle exprime en disant qu’ainsi seulement elle arrive à la distinction et à la clarté »2. À ces derniers traits, on reconnaît sans peine que ce n’est point l’intelligence elle-même qui est en cause, mais tout simplement la conception cartésienne de l’intelligence, ce qui est bien différent ; et, à la superstition de la raison, la « philosophie nouvelle », comme disent ses adhérents, en substitue une autre, plus grossière encore par certains côtés, la superstition de la vie. Le rationalisme, impuissant à s’élever jusqu’à la vérité absolue, laissait du moins subsister la vérité relative ; l’intuitionnisme contemporain rabaisse cette vérité à n’être plus qu’une représentation de la réalité sensible, dans tout ce qu’elle a d’inconsistant et d’incessamment changeant ; enfin, le pragmatisme achève de faire évanouir la notion même de vérité en l’identifiant à celle d’utilité, ce qui revient à la supprimer purement et simplement. Si nous avons un peu schématisé les choses, nous ne les avons nullement défigurées, et, quelles qu’aient pu être les phases intermédiaires, les tendances fondamentales sont bien celles que nous venons de dire ; les pragmatistes, en allant jusqu’au bout, se montrent les plus authentiques représentants de la pensée occidentale moderne : qu’importe la vérité dans un monde dont les aspirations, étant uniquement matérielles et sentimentales, et non intellectuelles, trouvent toute satisfaction dans l’industrie et dans la morale, deux domaines où l’on se passe fort bien, en effet, de concevoir la vérité ? Sans doute, on n’en est pas arrivé d’un seul coup à cette extrémité, et bien des Européens protesteront qu’ils n’en sont point encore là ; mais nous pensons surtout ici aux Américains, qui en sont à une phase plus « avancée », si l’on peut dire, de la même civilisation : mentalement aussi bien que géographiquement, l’Amérique actuelle est vraiment l’« Extrême-Occident » ; et l’Europe suivra, sans aucun doute, si rien ne vient arrêter le déroulement des conséquences impliquées dans le présent état des choses. » (René Guénon)

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Henry Corbin

 

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HENRY CORBIN (1903-1978)

 

DE HEIDEGGER À SOHRAVARDÎ – Entretien avec Philippe Nemo

P.N. Henry Corbin, vous avez été le premier traducteur de Heidegger en France, puis vous avez été le premier à introduire la philosophie iranienne islamique. Comment ces deux tâches se concilient-elles chez un même homme, étant donné surtout que Martin Heidegger revendique l’Occident comme sa patrie ? Sa philosophie est typiquement allemande, et peut-être y a-t-il une certaine disparité entre l’occupation consistant à traduire Heidegger et l’occupation consistant à traduire Sohravardî…

H.C. C’est une question qui m’est souvent posée, et j’ai constaté quelquefois, avec amusement, la stupeur d’interlocuteurs découvrant que le traducteur de Heidegger et l’introducteur de la philosophie iranienne islamique étaient un seul et même homme. Et de se demander : comment est-il passé de l’un à l’autre ? J’ai essayé de vous dire, il y a quelque temps, dans un entretien que nous avions peu après le décès de Heidegger, que cet étonnement est le symptôme d’un cloisonnement, d’un étiquetage a priori de nos disciplines. On se dit : il y a les germanistes et il y a les orientalistes. Parmi les orientalistes il y a les islamisants, les iranologues, etc. Mais comment irait-on du germanisme à l’iranologie ? Si ceux qui se posent cette question avaient une petite idée de ce que c’est le philosophe, la Quête du philosophe, s’ils se représentaient que les incidents linguistiques ne sont pour un philosophe que des incidents de parcours, ne signalent que des variantes topographiques d’importance secondaire, peut-être seraient-ils moins étonnés. Continuer la lecture de « Henry Corbin »

 

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MAITRE ECKHART (1260-1327)

« Maître Eckhart attire. La radicalité de sa pensée et la force de sa langue fascinent aujourd’hui encore. Son destin tragique émeut : sa mort en Avignon, son procès d’inquisition et sa condamnation par sa propre Eglise (…) Kierkegaard  écrit : ‘En vérité, il existe une chose qui s’oppose plus violemment au christianisme et à l’essence du christianisme que toute hérésie, que toute scission : c’est de jouer le christianisme’. Jouer le christianisme signifiait pour le philosophe Kierkegaard ôter au christianisme son opposition au monde, lui conférer une harmonie et lui enlever l’ascèse, la pauvreté, le renoncement au pouvoir et à la richesse. Christianisme radical, non joué, renoncement au monde et pauvreté ont beaucoup à voir avec Maître Eckhart (…) De manière exploratoire, je demande une mise entre parenthèse du concept de mystique, pour tenter de lire Eckhart comme philosophe du christianisme. (…) Eckhart énonce les prémisses d’une réforme radicale de l’existence. L’homme doit enfin saisir qu’il est un être relationnel : il devient ce qu’il conçoit, il devient ce qu’il veut. L’homme doit reconnaître sa noblesse et la former (…) il enseigne que l’âme a une unité plus forte avec ce qu’elle désire, sait et aime qu’avec son organisme psychophysique. Elle est cela même avec quoi elle se met conséquemment en relation (…) Avec Eckhart, un orage purifiant s’abat sur la multiplicité confuse des énoncés sur Dieu liés à des représentations : le peuple dit que Dieu a créé le monde, Eckhart affirme que l’être s’établit sans cesse nouvellement dans le présent; le peuple pense que Dieu a produit le monde hors de lui, Eckhart dit qu’il l’a établi en lui-même. » (Kurt Flasch, professeur allemand de Philosophie médiévale).

Quelques citations de Maître Eckhart :

« L’homme extérieur est la porte battante, l’homme intérieur est le gond immobile »

« On pourrait admettre que le monde ait existé de toute éternité et aussi que Dieu ne l’ait pas créé; en fait, il a créé le monde dans le premier instant d’éternité dans lequel Dieu lui-même est et EST Dieu »

« Toutes les créatures sont un pur néant. Non pas une petite chose ou quelque chose mais vraiment un pur néant. Ce qui n’a pas d’être, en fait, n’existe pas, et toutes les créatures n’ont pas d’être, parce qu’elles dépendent de la présence de Dieu » Continuer la lecture de «  »

 » S’il est vrai que la philosophie grecque a fondé une rationalité dans laquelle nous nous reconnaissons, elle soutenait toujours qu’un sujet ne pouvait avoir accès à la vérité à moins de réaliser d’abord sur lui un certain travail qui le rendrait susceptible de connaître la vérité. » (Michel Foucault)

Hetty Hillesum (1914-1943)

 

 

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Hetty Hillesum (1914-1943)

« La plupart des gens ont une vision conventionnelle de la vie […] il faut avoir le courage de se détacher de tout, de toutes normes […] il faut oser faire le grand bond dans le cosmos : alors la vie devient infiniment riche, elle déborde de dons, même au fond de la détresse »

« Même si on ne nous laisse qu’une ruelle exiguë à arpenter, au-dessus d’elle il y aura toujours le ciel tout entier »

« Notre unique obligation morale, c’est de défricher en nous-mêmes de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu’à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y a de paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition. »

« Tout suit son propre rythme intérieur, il faut apprendre aux gens à écouter ce rythme, c’est la chose la plus importante qu’une personne puisse apprendre dans la vie. »

« Quand je cesse d’être sur mes gardes pour m’abandonner à moi-même, me voilà tout à coup reposant contre la poitrine nue de la vie »

« Relâcher son emprise crispée sur la journée. Je crois que jusque dans leurs nuits, beaucoup de gens gardent serré dans leurs griffes avides/affamées un morceau de la journée. Ce devrait être chaque soir un geste d’abandon et de détente: laisser aller la journée, avec tout ce qu’elle a comporté. Et se résigner à tout ce qu’on n’a pas pu mener à bien dans la journée, en sachant qu’une nouvelle journée va venir. Il faut aborder la nuit avec pour ainsi dire les mains vides, ouvertes, dont on a laissé la journée glisser. Alors seulement on peut vraiment se reposer. Et dans ces mains vides et reposées, qui n’ont rien souhaité retenir et où il n’y a plus un seul désir, on reçoit en se réveillant, une nouvelle journée ».

« En moi un immense silence, qui ne cesse de croître. Tout autour, un flux de paroles qui vous épuisent parce qu’elles n’expriment rien. Il faut être toujours plus économe de paroles insignifiantes pour trouver les quelques mots dont on a besoin. Le silence doit nourrir de nouvelles possibilités d’expression. »

 

YOGA & SAMKHYA

Le Yoga n’est pas cette gymnastique à quoi on le réduit en Europe et aux USA. C’est la dimension pratique du Samkhya, l’un des six grands systèmes philosophiques de l’Inde.

Le travail sur les postures n’est qu’une technique parmi d’autres… L’ensemble des techniques proposées par Patanjali en son traité Yoga-Sutras a pour but d’opérer une remontée à la source de la conscience.

François Chenet, professeur de philosophie indienne à Paris IV, vous l’explique clairement dans la vidéo suivante :

 

 

L’école philosophique du çivaïsme du Cachemire

Une présentation par François Chenet, professeur de philosophie indienne à la Sorbonne.

« Entre le IX-XI s. se développa et brilla d’un vif éclat au Cachemire jusqu’au XII s. une école philosophique remarquable, d’orientation non dualiste, qui regroupe plusieurs tendances ou traditions, à savoir la tradition dite du Trika, celle de l’école Kula, celle de la Reconnaissance, celle du Spanda et celle d’école Krama.

Les spéculations de ces écoles firent l’objet d’une élaboration philosophique par Somânanda (875 – 925) et son disciple Utpaladeva (vers 900-950), et trouvèrent leur aboutissement dans l’oeuvre magistrale et  monumentale d’Abhinavagupta (fin X – début XI) et de son disciple Kshemâja.

Abhinavagupta, sans doute l’un des plus grands philosophes de l’Inde ancienne, opéra la synthèse de nombreux courants et apports dans son opus maximum, La lumière sur les Tantras ou Tantralôka.

L’originalité du çivaïsme du Cachemire est d’abord de mettre l’accent sur le dynamisme (énergie) de la Conscience suprême, dont l’effervescence créatrice va se déployer sous la forme de la manifestation cosmique, et dont l’effusion lumineuse va donner naissance au monde selon un processus d’ « émanation phonématique » conduisant à l’apparition d’une série de principes de la réalité (tattva), trente-six. »

 

 

 

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Sans fin, tu te propages
Sans commencement ni visage,
Fréquence sans âge,
Tu es l’Onde majeure
Qui imagine, dessine et assassine.

Sans fin, tu te propages.
Sans commencement ni visage,
Fréquence sans âge,
Ton souvenir est mon âme;
Elle vibre aux ersatz de ton rythme,
Elle oscille aux rythmes de tes ersatz

Un, deux et trois…
Je résonne : un être, un lieu.
Tu m’accroches, je t’approche…

Un, deux et trois…
Je résonne : un être, un lieu.
Tu m’appelles, je me rappelle…

Mes inégales hauteurs peignent sept couleurs.
Mes inégales largeurs sonnent sept croches.
Je suis l’Onde majeure,
L’assourdissant frisson
Des univers oscillants et mouvants.

Qu’enfle la pulsation
Que vibre la création !
Il n’y a toujours eu que moi
Qu’enfle la vibration
Que tressaille la sensation !

Un,
Deux,
Et trois.
Je suis l’Univers en son coeur
Sa vie, sa cadence
Je suis l’Onde Majeure

texte et peinture de LRW

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Simone Weil (1909-1943)

L’ATTENTION COMME CHEMIN

« Bien qu’aujourd’hui on semble l’ignorer, la formation de la faculté d’attention est le but véritable et presque l’unique intérêt des études. La plupart des exercices scolaires ont aussi un certain intérêt intrinsèque; mais cet intérêt est secondaire. Tous les autres exercices qui font vraiment appel au pouvoir d’attention sont intéressants au même titre et presque également. (…) Si on cherche avec une véritable attention la solution d’un problème de géométrie, et si, au bout d’une heure, on n’est pas plus avancé qu’en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse  » (Simone Weil )

 Pour Simone Weil, développer son attention, c’est fortifier un trésor intime. Simone Weil préconise, par exemple, d’apprendre par coeur un texte touchant et de le réciter une fois chaque matin avec une attention absolue : « Si pendant la récitation mon attention s’égare ou s’endort, fût-ce d’une manière infinitésimale, je recommence jusqu’à ce que j’aie obtenue une fois une attention absolument pure. La vertu de cette pratique est extraordinaire. » Avec Jacques Vigne, on peut encore proposer dans ce but un autre exercice simple et efficace : l’écoute du silence… « Ce n’est pas un exercice d’attention, c’est l’attention même. Quand nous nous concentrons sur lui, il remplit tout notre espace mental et lave pour ainsi dire à grande eau ce qui l’encombrait, toute la difficulté consistant à parvenir à une continuité parfaite de l’écoute ». Simone Weil, pour qui « l’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet », ira jusqu’à considérer qu’il n’y a pas de chemin plus noble pour répondre à notre commun désir de nous dépasser, « heureux donc ceux qui passent leur adolescence et leur jeunesse seulement à former ce pouvoir d’attention ».

LRW

 

 

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Béatrice Portinari, Huile sur toile de LRW, 50 x 60 cm

 

O voi che avete gl’ intelleti sani,
Mirate la dottrina che s’asconde
Sotto il velame delli versi strani !

« Par ces mots, Dante indique d’une façon fort explicite qu’il y a dans son œuvre un sens caché, proprement doctrinal, dont le sens extérieur et apparent n’est qu’un voile, et qui doit être recherché par ceux qui sont capables de le pénétrer. Ailleurs, le poète va plus loin encore, puisqu’il déclare que toutes les écritures, et non pas seulement les écritures sacrées, peuvent se comprendre et doivent s’exprimer principalement suivant quatre sens : « si possono intendere e debbonsi sponere massimamente per quattro sensi ». Il est évident, d’ailleurs, que ces significations diverses ne peuvent en aucun cas se détruire ou s’opposer, mais qu’elles doivent au contraire se compléter et s’harmoniser comme les parties d’un même tout, comme les éléments constitutifs d’une synthèse unique.

Ainsi, que la Divine Comédie, dans son ensemble, puisse s’interpréter en plusieurs sens, c’est là une chose qui ne peut faire aucun doute, puisque nous avons à cet égard le témoignage même de son auteur, assurément mieux qualifié que tout autre pour nous renseigner sur ses propres intentions. La difficulté commence seulement lorsqu’il s’agit de déterminer ces différentes significations, surtout les plus élevées » (René Guénon)

 

 

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Et puis, je m’arrêtai. Je m’arrêtai net au milieu d’un couloir du métro Châtelet. De chaque côté de mes bras immobiles, les gens pressés continuaient à poursuivre ce que je venais d’abandonner : l’ailleurs. Étais-je le seul à ne plus vouloir ainsi courir en ce tunnel bondé ? Rien ne semblait a priori freiner l’incessant flot des voyageurs vomi du souterrain parisien. Toujours statufié au milieu du passage, je découvrais un temps long et plein que seuls quelques coudes perdus venaient parfois interrompre. C’était le temps du regard lucide et détaché. Le voilà. Il était là.

Il devait maintenant se faire tard. Les voyageurs étaient plus rares, le mouvement de leurs vagues plus léger. Dans mon dos, le froid de la nuit descendait les marches de la sortie Rivoli. Pas envie de bouger pourtant. Pas envie d’avancer le pas sans en changer à jamais son rythme et son but. Je savais l’instant solennel comme l’importance de la question qui m’assaillait. Que pouvais-je bien faire de ma vie compte tenu de cette évidence : le monde dans lequel j’avais été jeté, errait, en l’impasse par lui-même dessinée, et nous perdait avec lui. A quoi pouvais-je bien désormais employer mes forces en ce monde ? A réécrire ce qui fut déjà brillamment dénoncé, de Nietzsche à Guénon ? A démontrer aux élites vulgaires et complices, les effets mortifères d’une vision du monde mécaniste à la fois oublieuse de l’infinitude de nos âmes et de la finitude de la terre ? A crier ma rage à l’égard des forces de l’argent trop heureuses de trouver en cette vision du réel une caution intellectuelle pour leurs matérielles turpitudes ? A pleurer cet immense gâchis sous les rires gras des consommateurs abrutis ? Aucune prétention à cet égard… Et moins encore, je n’avais envie d’imposer quoi que ce soit à quiconque quand moi-même je me savais si profondément engourdi dans le mental et ses rêves. La seule option qui se dessinait maintenant dans le métro presque vide de ses habituelles marionnettes consistait à ne plus en être.

Ne plus en être… L’idée m’accompagnait encore tandis que je retrouvais les trottoirs du quartier des Halles qu’une pluie froide habillait de miroirs. Le retrait du monde et de ses jeux illusoires, l’abandon des masques et des espoirs, ce grand départ pour la radicalité d’une aventure intérieure et solitaire m’avait toujours fasciné. Il m’était même arrivé d’y rêver comme l’on aime à se pencher au dessus du vide pour y goûter la puissance du vertige. Ce soir là, pourtant, fuir le mensonge n’était plus un songe, seconde après seconde, l’évidence balayait les réticences de mon âme pudibonde.

Texte et peinture de Laurent Robert Wang

Métaphysique et bouddhisme

Certes, le bouddhisme ne cesse de nous mettre en garde contre les spéculations métaphysiques… Ainsi, le bouddhisme semble, « bien avant Kant, reléguer la métaphysique dans le domaine de l’inconnaissable » (François Chenet) . Il est, en effet, tout entier orienté vers la solution « pratique » du problème de la douleur. C’est, en ce sens, une « sotériologie à l’état pur »; ce n’est, au fond, qu’une puissante médecine pour la maladie qu’est l’existence (un jour ou l’autre, celle-ci se confondra avec la souffrance et l’agonie).

Cependant, comme l’écrit Thierry Falissard dans son livre La pensée bouddhiste, il existe bien une métaphysique bouddhiste réduite à quelques principes. Tout d’abord, celle-ci défend l’hypothèse de l’absence de soi (anâtman, natta en langue pâli) et de l’existence d’un Absolu inconditionné (asamskrta, asankhata). Accepter, sur le plan intellectuel, ces deux hypothèses (en intégrant l’idée que ces dernières notions renvoient moins à des essences qu’à des expériences) vous fera véritablement « bouddhiste » (reste à devenir un « éveillé » qui vit et non entend ces hypothèses).

Notons avec cet auteur que le bouddhisme « en bon kantien (ou pré-kantien) refuse de sauter de l’objet épistémologique ( la perception) à l’objet ontologique ». On est proche ici de l’idéalisme de Schopenhauer (qui saura aussi le reconnaître…) et l’on ne tombe pas dans l’idéalisme extrême d’un Berkeley (le bouddhisme, lui, admet l’existence de la matière rûpa en dehors du mental).

 

 

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LE MYTHE D’ER de Platon (République, Livre X)

Ce n’est point, dis-je, le récit d’Alkinoos que je vais te faire, mais celui d’un homme vaillant, Er, fils d’Arménios, originaire de Pamphylie. Il était mort dans une bataille; dix jours après, comme on enlevait les cadavres déjà putréfiés, le sien fut retrouvé intact. On le porta chez lui pour l’ensevelir, mais le douzième jour, alors qu’il était étendu sur le bûcher, il revint à la vie; quand il eut repris ses sens il raconta ce qu’il avait vu là-bas. Aussitôt, dit-il, que son âme était sortie de son corps, elle avait cheminé avec beaucoup d’autres, et elles étaient arrivées en un lieu divin où se voyaient dans la terre deux ouvertures situées côte à côte, et dans le ciel, en haut, deux autres qui leur faisaient face. Au milieu étaient assis des juges qui, après avoir rendu leur sentence, ordonnaient aux justes de prendre à droite la route qui montait à travers le ciel, après leur avoir attaché par devant un écriteau contenant leur jugement; et aux méchants de prendre à gauche la route descendante, portant eux aussi, mais par derrière, un écriteau où  étaient marquées toutes leurs actions. Continuer la lecture de «  »