Praesentia

Ce que l’on est résulte du degré d’intensité de notre acte d’exister dans la Présence à soi, là, en cet instant. Plus cette présence à soi est forte, plus s’ouvrent les mondes étagés, de l’âme et des intelligibles. Autant de mondes « invisibles » et « inexistants » pour celui-là seul qui s’y absente dans la mesure même où il s’absente à lui-même dans le divertissement stérile, l’attente d’un à-venir qui n’est pas, et le souvenir d’un passé qui n’est plus, dans la mesure, autrement dit, où il se fait le créateur du temps et en devient d’un même geste son fidèle esclave…

LRW, texte et peinture.

APB

La grande question qu’on lit à la « une » des journaux est : « Les robots vont-ils prendre nos emplois ? » La réponse ne fait aucun doute : oui. En tout cas ceux qui recouvrent les métiers qui ont permis la fulgurante évolution de nos sociétés à partir des années 1950 et qui étaient basés sur les propriétés cognitives du cerveau gauche, le cerveau analytique, rationnel, calculateur.
Face aux robots, cette compétition est perdue d’avance : les ­algorithmes seront toujours plus puissants pour aller chercher des données, les comparer, les organiser, les restituer. Il nous reste néanmoins deux atouts majeurs. Le premier est notre cerveau droit, celui de la créativité, de l’émotion. Là, nous avons l’avantage. Le second est que nous marchons. Les robots pour l’instant ne sont pas près de battre mon petit-fils au foot. Donc utilisons nos pieds et utilisons notre cerveau droit !
Tous les métiers qui comportent des tâches automatisables sont-ils menacés ?

Ce qui est menacé, c’est la part de ces métiers qui relève de l’automatisme. Mais est-ce que les robots vont tuer les architectes et les comptables ? Non ! Mais l’expert-comptable ne sera plus celui qui calcule, il sera celui qui donne des avis, conseille des stratégies. Nous devrons être capables de faire des robots nos alliés. Ils ne sont un danger que si nous n’allons pas vers plus de créativité.
L’école prépare-t-elle suffisamment à ces mutations ?

Nous sommes le seul système complètement stupide dans ­lequel on dit à des jeunes à 10 ans : « Tu seras littéraire ou scientifique. » En outre, tout notre système éducatif est basé sur le développement des capacités du cerveau gauche – analyse, rationalité, algorithme, etc. Or la créativité, c’est plus le cerveau droit.
Alors que 65 % des métiers de demain n’existent pas encore, selon le World Economic ­Forum, que conseillez-vous à la jeune génération ?

Mon conseil aux jeunes est simple : plus aucun parcours n’est sûr à 100 %, donc autant s’amuser et choisir d’étudier ce qu’on aime. D’autant qu’ils auront de toute façon à travailler pour réussir, même dans les nouveaux métiers qui peuvent sembler « fun ».
Demandez aux jeunes créatifs qui travaillent dans les jeux ­vidéo ou dans la e-publicité… C’est énormément de travail. Donc autant se faire un petit peu plaisir. Mon autre conseil serait de se doter d’un socle très solide dans une discipline – pour moi, ce fut la physique. C’est ce qui permet de toucher beaucoup de sujets par la suite.
La mutation numérique n’est pas la première que vous vivez…

Effectivement ! Mes parents étaient maraîchers dans la ­petite couronne parisienne – Gennevilliers, Asnières, ­Colombes… A l’époque, tout était vert. J’avais un terrain d’un hectare, donc je faisais ce que je voulais. Puis nous avons vu arriver les immeubles, littéralement sur le terrain de mes parents, qui ont été expropriés.
La crise du logement était aiguë et ces immeubles, on l’oublie trop souvent, semblaient tellement modernes et confortables. Mes parents ont compris que leur monde était fini, qu’il fallait changer de ­métier. Ils étaient peu instruits mais très intelligents. Je me souviens encore de ce que ma mère nous a dit, à ma sœur et à moi : « Je ne sais pas quel sera le monde de demain mais il faut que vous réussissiez à l’école. » J’avais 9 ans.
Ce qui ne va pas de soi quand on vient d’un milieu modeste…

Non. Le premier choc, ce fut l’arrivée au collège. Le ministère venait de créer des sections dites « modernes » pour les gens comme moi, qui venaient de ­familles où il n’y avait pas beaucoup de livres à la maison. On faisait du sport au lieu de faire du latin, si vous voyez ce que je veux dire. J’ai très tôt compris ce qu’était un plafond de verre.
Arrivé en 3e, alors que j’avais un très bon dossier sur le plan scientifique mais qui présentait des faiblesses en français, on ne m’a pas fait de cadeau. J’ai été orienté en technique sur la profession de mes parents, pas sur mes compétences ou mon potentiel. En somme j’ai découvert le monde que décrit Pierre Bourdieu longtemps avant de le connaître au Collège de France !
Cela étant, c’est aussi là que j’ai compris qu’il allait falloir que je bouge, que je me cultive, que je lise. Je me suis mis à tout dévorer, de tous les côtés, sans méthode.
Mais c’était une période absolument passionnante. Et c’est ainsi que j’ai obtenu un baccalauréat scientifique et technique puis que j’ai suivi des études ­supérieures de physique puis de paléo-anthropologie.
Comment restez-vous ­connecté face à cette accélération du monde ? Qu’est-ce que cela dit de la façon dont on se formera le mieux demain ?

Le modèle classique des aînés sachant qui enseignent à des jeunes ignorants est complètement obsolète. Les jeunes, d’ailleurs, ne s’y trompent pas. Quand je suis avec des jeunes start-upeurs ou des « digital natives », ils savent très bien que j’ai des savoirs qu’ils n’ont pas. Sans parler de respect, ils savent que je peux apporter des choses. Mais moi je sais aussi qu’ils peuvent m’apporter des choses et des savoir-faire que je ne maîtrise pas et que j’utilise de plus en plus.
Le modèle pyramidal, structuré, hiérarchique n’a plus de raison d’être aujourd’hui puisque effectivement les connaissances sont partout accessibles. En revanche, les aînés auront un rôle toujours fondamental dans la structuration d’un savoir. C’est un nouveau monde qui arrive et je trouve cela absolument passionnant.

LE MONDE | 09.02.2017 à 12h09 • Mis à jour le 09.02.2017 à 13h06 | Propos recueillis par Laure Belot

Le Monde comme Volonté et Représentation

Le maître ouvrage de Schopenhauer à télécharger en pdf :

le-monde-comme-volonte-et-comme-representation

 

« Le monde est ma représentation » — voilà une proposition, semblable aux axiomes d’Euclide, que tout le monde doit admettre dès qu’il l’a comprise cependant ce n’est pas une de ces vérités qu’il suffit d’entendre pour l’admettre. — Faire comprendre cette proposition, y rattacher la question des rapports de l’idéal et du réel, c’est-à-dire du monde pensé au monde qui est en dehors de la pensée, ç’a été, avec le problème de la liberté morale, l’œuvre caractéristique de la philosophie moderne. Après des siècles de recherches dans le domaine de la philosophie objective, on découvrit pour la première fois que parmi tant de choses, qui rendent le monde si énigmatique et si digne de méditations, la plus importante à coup sûr est ce simple fait quelle qu’en soit la grandeur et la masse, son existence cependant est suspendue à un fil très mince, j’entends la conscience, où il nous est chaque fois donné. »

Le symbole du Graal

 

Par-delà les explications religieuses, historiques ou littéraires, le Graal se rattache à une tradition métaphysique. C’est, ici, un symbole qui exprime une réalité d’un ordre supérieur, un centre à conquérir. Ce centre est intérieur et de nature spirituelle. La lumière le caractérise (« pierre de lumière »  in Wolfram von Eschenbach) ainsi que la « Vie » surnaturelle auquel il introduit. Il a cependant un aspect ambivalent puisqu’il peut agir comme une sorte de gouffre, le « siège vide » ou « treizième siège » sous lequel s’ouvre l’abîme (sauf pour Parsifal – symbole de celui qui sait dépasser ce danger : « extraire l’épée de la pierre » en étant apte à supporter les forces en jeu). Ce dernier point semble indiquer que le centre recherché sera force de destruction ou force vivifiante selon la qualité de celui ou de celle qui s’en approche… Le Graal, « pierre du centre », « pierre des rois », symboliserait ici une force primordiale qui doit être assumée sous peine de « brûler » celui qui n’en est pas digne (l’orgueilleux, l’inconstant).  Pour qui passe l’épreuve s’ouvre ensuite un chemin de reconquête vers un état primordial que symbolise, dans d’autres traditions, le « paradis terrestre ».

LRW

Simone Weil : le personnage

Suite au cours de cette semaine et si vous souhaitez en savoir plus sur le personnage : Cliquez ici pour écouter une émission sur Simone Weil

Sinon, vous pouvez aussi lire la biographie L’insoumise proposée par Laure Adler. (cf mes billets du 09/11 et du 05/12 pour des extraits de son oeuvre) :

“Son nom est connu dans un cercle d’initiés qui la considèrent comme une icône de la pensée contemporaine et qui se ressourcent régulièrement dans ses écrits. Je fais partie de ces personnes qui, par les hasards d’une amitié, à l’adolescence, ont eu la chance de tomber sur La Pesanteur et la Grâce, et, comme bon nombre d’étudiants, je le suppose, j’ai appris par coeur certains fragments qui résonnaient en moi comme des aphorismes de sagesse et de compréhension du monde. Pendant des années ce livre de chevet fut pour moi comme la boussole du marin au milieu de l’océan déchaîné. Trente ans après, mes recherches sur Hannah Arendt me firent lire ou relire certains textes comme La Condition ouvrière et L’Enracinement. Je fus, de nouveau, frappée par sa profondeur d’analyse, son courage physique et intellectuel, la pertinence de ses propositions, son mystère aussi, ce mystère d’une vie brisée à trente-quatre ans dans le feu de la recherche de la vérité. Aujourd’hui, nous avons besoin de la pensée de Simone Weil, de sa clairvoyance, de son courage, de ses propositions pour réformer la société, de ses fulgurances, de ses questionnements, de son désir de réenchanter le monde.”

(extrait de la préface)

Continuer la lecture de « Simone Weil : le personnage »

L’aventure humaine

 

Comme tout un chacun, un jour, sans me souvenir du lieu et de la date de mon embarquement, j’ai commencé par comprendre que, vaille que vaille, en l’étrange navire de nos corps respectifs, il me fallait voguer au gré des courants et des vents sans boussole ni carte. Autour de moi, pour toutes indications, mes aînés répétaient ce que leur avait communiqué leurs aînés et dessinaient, une fois encore, le schéma d’un monde où il ne s’agissait pour chacun que de trouver sa place afin de profiter des «plaisirs de la vie» avant l’inéluctable fin programmée. Cette ‘Weltanschauung’ était des plus sommaire. Le monde strictement matériel et sensible, « libre des croyances arriérées », offrait à qui voulait en jouir quelques joies qu’entrecoupaient d’inévitables peines. Quant à la mort entendue comme fin définitive, elle conditionnait fortement la civilisation de ces croyants : nos actes n’ayant aucune incidence sur un au-delà censé être fictif, il ne restait plus qu’à en profiter au mieux… Matérialisme, frénésie, individualisme et angoisse face à l’absurdité en résultaient selon les caractères. C’était là une culture, notre héritage… Une culture en vérité bien pauvre que la lecture des philosophes grecs (de Platon à Plotin), occidentaux (de Maître Eckhart à Simone Weil) iraniens (de Sohravardi à Molla Sadra) et indiens (de Shankara à Abhinavagupta) permet heureusement de prolonger pour qui veut vivre pleinement l’aventure humaine.

LRW

Prescience de Tocqueville

Alexis de Tocqueville De la démocratie en Amérique, 1835-1840.

 

« Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux États-Unis, ont attiré mon attention, aucun n’a plus vivement frappé mes regards que l’égalité des conditions. Je découvris sans peine l’influence prodigieuse qu’exerce ce premier fait sur la marche de la société; il donne à l’esprit public une certaine direction, un certain tour aux lois; aux gouvernants des maximes nouvelles, et des habitudes particulières aux gouvernés.

Bientôt je reconnus que ce même fait étend son influence fort au-delà des moeurs politiques et des lois, et qu’il n’obtient pas moins d’empire sur la société civile que sur le gouvernement: il crée des opinions, fait naître des sentiments, suggère des usages et modifie tout ce qu’il ne produit pas.

Ainsi donc, à mesure que j’étudiais la société américaine, je voyais de plus en plus, dans l’égalité des conditions, le fait générateur dont chaque fait particulier semblait descendre, et je le retrouvais sans cesse devant moi comme un point central où toutes mes observations venaient aboutir. »

« Bien des gens, en Europe, croient sans le dire, ou disent sans le croire, qu’un des grands avantages du vote universel est d’appeler à la direction des affaires des hommes dignes de la confiance publique. Le peuple ne saurait gouverner lui-même, dit-on, mais il veut toujours sincèrement le bien de l’État, et son instinct ne manque guère de lui désigner ceux qu’un même désir anime et qui sont les plus capables de tenir en main le pouvoir.

Pour moi, je dois le dire, ce que j’ai vu en Amérique ne m’autorise point à penser qu’il en soit ainsi. A mon arrivée aux États-Unis, je fus frappé de surprise en découvrant à quel point le mérite était commun parmi les gouvernés, et combien il l’était peu chez les gouvernants. C’est un fait constant que, de nos jours, aux États-Unis, les hommes les plus remarquables sont rarement appelés aux fonctions publiques, et l’on est obligé de reconnaître qu’il en a été ainsi a mesure que la démocratie a dépassé toutes ses anciennes limites. Il est évident que la race des hommes d’État américains s’est singulièrement rapetissée depuis un demi-siècle.

Du reste, ce n’est pas toujours la capacité qui manque à la démocratie pour choisir les hommes de mérite, mais le désir et le goût.

Il ne faut pas se dissimuler que les institutions démocratiques développent à un très haut degré le sentiment de l’envie dans le coeur humain. Ce n’est point tant parce qu’elles offrent à chacun des moyens de s’égaler aux autres, mais parce que ces moyens défaillent sans cesse à ceux qui les emploient. Les institutions démocratiques réveillent et flattent la passion de l’égalité sans pouvoir jamais la satisfaire entièrement. Cette égalité complète s’échappe tous les jours des mains du peuple au moment où il croit la saisir, et fuit, comme dit Pascal, d’une fuite éternelle; le peuple s’échauffe à la recherche de ce bien d’autant plus précieux qu’il est assez près pour être connu, assez loin pour n’être point goûté. La chance de réussir l’émeut, l’incertitude du succès l’irrite; il s’agite, il se lasse, il s’aigrit. Tout ce qui le dépasse par quelque endroit lui paraît alors un obstacle à ses désirs, et il n’y a pas de supériorité si légitime dont la vue ne fatigue ses yeux. »

« Il arrivera donc un temps où l’on pourra voir dans l’Amérique du Nord cent cinquante millions d’hommes égaux entre eux, qui tous appartiendront à la même famille, qui auront le même point de départ, la même civilisation, la même langue, la même religion, les mêmes habitudes, les mêmes moeurs, et à travers lesquels la pensée circulera sous la même forme et se peindra des mêmes couleurs. Tout le reste est douteux, mais ceci est certain. Or, voici un fait entièrement nouveau dans le monde, et dont l’imagination elle-même ne saurait saisir la portée. » Continuer la lecture de « Prescience de Tocqueville »

Dernier homme

« Je leur parlerai de ce qu’il y a de plus méprisable au monde, je veux dire du « Dernier Homme ».
Et Zarathoustra parla au peuple en ces termes
« Il est temps que l’homme se fixe un but. Il est temps que l’homme plante le germe de son espérance suprême.
Son sol est encore assez riche pour cela. Mais ce sol, un jour, de pauvre et débile, ne pourra plus donner naissance à un grand arbre.
Hélas! le temps approche où l’Homme ne lancera plus par-delà l’humanité la flèche de son désir, où la corde de son arc aura désappris de vibrer.
Je vous le dis, il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante. Je vous le dis, vous avez encore du chaos en vous.
Hélas ! Le temps vient où l’homme deviendra incapable d’enfant une étoile dansante. Hélas ! ce qui vient, c’est l’époque de l’homme méprisable entre tous, qui ne saura même plus se mépriser lui-même
Voici, je vais vous montrer le Dernier Homme:
« Qu’est-ce qu’aimer? Qu’est-ce que créer? Qu’est-ce que désirer? Qu’est-ce qu’une étoile? » Ainsi parlera le Dernier Homme, en clignant de l’ oeil.
La terre alors sera devenue exiguë, on y verra sautiller le Dernier Homme qui rapetisse toute chose. Son engeance est aussi indestructible que celle du puceron; le Dernier Homme est celui qui vivra le longtemps.
« Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes en clignant de l’oeil.
Ils auront abandonné les contrées où la vie est dure ; car on a besoin de la chaleur. On aimera encore son prochain et l’on se frottera contre lui, car il faut de la chaleur.
La maladie, la méfiance leur paraîtront autant de péchés ; on n’a qu’à prendre garde où l’on marche ! Insensé qui trébuche encore sur les pierres ou sur les hommes !
Un peu de poison de temps à autre ; cela donne des rêves agréables; beaucoup de poison pour finir, afin d’avoir une mort agréable.
On travaillera encore, car le travail distrait. Mais on aura soin cette distraction ne devienne jamais fatigante.
On ne deviendra plus ni riche ni pauvre; c’est trop pénible. Qui voudra encore gouverner? Qui donc voudra obéir? L’un et l’autre trop pénibles.
Pas de berger et un seul troupeau ! Tous voudront la même chose pour tous, seront égaux; quiconque sera d’un sentiment différent entrera volontairement à l’asile des fous. Jadis tout le monde était fou », diront les plus malins, en clignant de l’oeil.
On sera malin, on saura tout ce qui s’est passé jadis; ainsi l’on aura de quoi se gausser sans fin. On se chamaillera encore, mais on se réconcilie bien vite, de peur de se gâter la digestion.
On aura son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit; mais on révérera la santé.
« Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes, en clignant de l’oeil ».

Ici prit fin le premier discours de Zarathoustra qu’on appelle aussi le prologue : car à ce moment les cris et l’hilarité de la foule l’interrompirent. « Donne-nous ce Dernier Homme, ô Zarathoustra, criaient-ils; fais de nous ces Derniers Hommes ! Et garde pour toi ton Surhumain ! » Et tout le peuple exultait et faisait entendre des claquements de langue. Mais Zarathoustra en fut affligé et se dit en son coeur: « Ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qui convient à ces oreilles ».

Nietzsche, Ansi parlait Zarathoustra (1883-1885)

Tripurarahasya

Voici quelques extraits du Tripurarahasya traduit par Michel Hulin, professeur de philosophie comparée à l’Université Paris IV (Paris-Sorbonne). Un texte de l’Inde médiévale qui manie avec sureté les catégories philosophiques du çivaïsme cachemirien mais qui témoigne de l’esprit le plus authentique du tantrisme en affichant un scepticisme résolu à l’égard de toute espèce de formulation théorique qui se voudrait définitive et exclusive. Aux théories, au savoir conceptuel, il oppose un chemin d’expérimentation, de connaissance existentielle qui vise à mettre en lumière les obstacles, les préjugés, les pièges du langage qui empêchent l’homme d’accéder au Réel. Voilà, résume, Michel Hulin, « les questions auxquelles, en dehors de tout souci d’orthodoxie, de toute appartenance sectaire étroite, le Tripurarahasya s’efforce d’apporter des réponses. »

Extraits du TRIPURARAHASYA

« Toutes choses autour de moi s’avèrent éphémères et cependant l’ensemble des pratiques mondaines (vyavahrti) repose sur la croyance en la stabilité. Comme elles me paraissent étranges et irréfléchies ! Et pourtant nous nous conformons tous à cette routine du monde, semblables en cela à des aveugles qui se laisseraient guider par d’autres aveugles ».

« C’est le ‘ceci est à accomplir’ lui-même qui, en fin de compte, constitue l’essence de la douleur »

« le défaut de réflexion, c’est par excellence la mort : les hommes périssent  à cause de lui »…

« de la valeur des gens avec qui on s’associe dépend de celle des résultats que l’on obtient »

« le désir est la graine vigoureuse de l’arbre de la douleur »

« Celui qui ne raisonne pas du tout et aussi bien celui qui raisonne à perte de vue ne parviendront jamais au Bien suprême, ni en ce monde ni en l’autre ».

« Comme un singe, l’esprit est toujours en mouvement. Cette agitationperpétuelle de l’esprit cause le plus grand tort aux hommes ordinaires. A vrai dire, elle est la cause de tous leurs maux. Et c’est justement parce qu’elle est absente dans le sommeil profond qu’on y éprouve de la joie. Calme donc ton esprit avant d’écouter mes paroles. Ce qu’on écoute d’une oreille distraite, c’est comme si on ne l’avait pas écouté. Cela reste stérile : un arbre peint sur une fresque ne porte pas de fruits. »

« ce monde visible a la nature d’un effet »

« Considère ce qui, en toi-même, se laisse désigner comme ‘mien’. Ta propre nature intime est précisément ce qui ne se laisse pas désigner ainsi. Retiré dans un lieu tranquille, efforce toi d’éliminer systématiquement tout ce qui en toi  peut être appelé ‘mien’ Reconnais ensuite ce qui reste comme le Soi suprême »

« Je ne suis pas (seulement) mon corps »

« tu dois (dans l’attention) viser avec acuité l’instant intermédiaire entre le sommeil et l’état de veille, ou bien le passage d’une idée à l’autre, ce plan est celui de ta propre essence »

Zénon de Cittium (336-264) a rédigé bon nombre d’ouvrages qui, malheureusement, nous sont connus que sous la forme d’extraits et de fragments. Ils nous permettent de dire malgré tout que l’oeuvre de Zénon a fixé les traits essentiels de la doctrine stoïcienne. Les Nouveaux Chemins de la Connaissance par Adèle Van Reth vous offrent de mieux découvrir  cet ancien stoïcisme :

Le mythe de la caverne (texte et vidéo)

 

PLATON, LA REPUBLIQUE, LIVRE VII :

Socrate
— Représente-toi de la façon que voici l’état de notre nature relativement à l’instruction et à l’ignorance. Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière. Ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête. La lumière leur vient d’un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux. Entre le feu et les prisonniers passe une route élevée. Imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.
Glaucon
— Je vois cela.
Socrate
— Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d’hommes et d’animaux, en pierre, en bois et en toute espèce de matière. Naturellement, parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.
Glaucon
— Voilà, un étrange tableau et d’étranges prisonniers. Continuer la lecture de « Le mythe de la caverne (texte et vidéo) »

Approche du Beau…

A partir de 4:45… il semble même qu’il ose presque se dévoiler…

« Je ne prétends pas que la joie ne puisse s’associer avec la beauté, mais je dis qu’elle en est un des ornements les plus vulgaires, tandis que la mélancolie en est pour ainsi dire l’illustre compagne »

Baudelaire

La gouvernance par les nombres

« Depuis les débuts des Temps modernes, le vieil idéal grec d’une cité régie par les lois et non par les hommes a pris une forme nouvelle : celui d’un gouvernement conçu sur le modèle de la machine. […] Ce mouvement avait été engagé par la planification soviétique qui, la première, a réduit la loi à une fonction instrumentale de mise en œuvre d’un calcul d’utilité. Il s’approfondit avec l’imaginaire cybernétique, qui impose une vision réticulaire du monde naturel et humain et tend à effacer la différence entre l’homme, l’animal et la machine, saisis comme autant de systèmes homéostatiques communiquant les uns avec les autres (…) À ce nouvel imaginaire correspond le passage du libéralisme économique – qui plaçait le calcul économique sous l’égide de la loi – à l’ultralibéralisme, qui place la loi sous l’égide du calcul économique. Étendu à toutes les activités humaines, le paradigme du Marché occupe désormais la place de Norme fondamentale à l’échelle du globe. Le capitalisme a ainsi muté en un anarcho-capitalisme qui efface les frontières, soumet les états et démantèle les règles protectrices, des trois marchandises fictives identifiées par Karl Polanyi : la nature, le travail et la monnaie (…) »Lorsque l’Etat n’assume plus son rôle de garant de l’identité et de la sécurité physique et économique des personnes, les hommes n’ont plus d’autre issue que de rechercher cette garantie ailleurs – dans des appartenances claniques, religieuses, ethniques ou mafieuses – et de faire allégeance à plus fort qu’eux. Ces réseaux d’allégeance se déploient aujourd’hui à tous les niveaux de l’activité humaine, sous des formes légales ou illégales. »

Alain Supiot, professeur de droit et de philosophie au Collège de France (La gouvernance par les nombres, 2015)

Tout dit

 

Camille évoque, avec originalité et élégance, la grande Hildegarde de Bingen, musicienne, mystique, philosophe et visionnaire.

 

Elemiah me dit en songe

 

xxx

 

Et l’ange Elemiah me dit en songe :

Viens et vois, allez !
Viens, prends ma main.
Ne regrette rien.
Fais un pas, juste plus bas.
Il est là, l’immense théâtre,
où valsent les clowns, où danse la troupe.

Viens et vois, allez !
Observe qui tu étais, qui tu jalousais.
Regarde ces innombrables spectateurs se rêver acteurs.
Regarde ces rares acteurs oublier jusqu’à l’auteur.
De ce monde de pantins
où ânonner un texte s’appelle penser,
où radoter la pièce s’appelle agir,
ne garde rien, n’emporte rien.

Sans eux, loin de leur jeux,
léger d’un corps évanescent,
tu peux partir maintenant.
Et quand viendra le tour de tes amis,
lorsqu’ils sortiront aussi,
n’oublie pas de venir, n’oublie pas de leur dire
que mourir est la fin d’une illusion,
La fin de la dernière représentation.

 

Texte et peinture de LRW

Au secret d’une liberté

« Que nous découvre cette expérience intérieure où nous n’avons plus aucun objet sur lequel notre attention vienne se poser ? Elle nous découvre une activité que nous exerçons, dont nous pouvons bien dire qu’elle est une activité de pensée, puisqu’elle se pense comme elle pense tout ce qui peut être, mais qu’il faut décrire comme une activité plus encore que comme une pensée, ou qui n’est une pensée que parce qu’elle est une activité et qui ne cesse de se donner l’être à elle-même, comme elle le donne à tout ce que nous sommes capable de connaître ou de vouloir. Elle est la découverte de l’absolu de nous-même qui est un absolu vivant et qui n’est le phénomène de rien. Nous sommes ici en présence de l’esprit, c’est-à-dire du secret d’une liberté qu’il est impossible de violer ou de forcer, d’une faculté de disposer du oui et du non, de consentir ou de refuser, par laquelle je m’engage tout entier et deviens l’auteur de ce que je suis. Elle est l’absolu d’un premier terme avec lequel tout commence et non pas d’un dernier terme avec lequel tout est consommé. »

Louis Lavelle, professeur de philosophie au Collège de France de 1941 à 1951

L’attention et l’amour comme chemin

« Il est une réalité située hors du monde et qui échappe à toutes les facultés humaines excepté l’attention et l’amour (…) C’est d’elle que descend tout le bien qui peut exister dans ce monde, toute beauté, toute vérité, toute justice, toute légitimité, tout ordre, toute subordination de la conduite humaine à des obligations »

Simone Weil, philosophe, 1909-1943

Secret d’Alchimie

 

Unité Une. Une seule.
Seule et Une.
Elle bougea et le Temps fut.
Unité Une. Une seule.
Seule et Une.
Elle se densifia et la matière fut.
Temps et matière unies :
L’espace fut.
Maintenant, tu sais.
La Création et son secret.
Retourne-le ! Tu connaîtras alors

Celui des Maîtres de l’athanor
Qui rebroussent tous chemins
Et rebroussant chemins
Trompent jusqu’à la mort.
Sois immobile
Et tu effaceras le Temps.
Aligne-toi
Et tu détruiras l’opaque.
Sans matière ni temps,
Tu es l’Un.
Unité Une, Une seule.
Seule et Une.

 

LRW

Dialogue imaginaire

 

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Un dialogue imaginaire entre Plotin et Porphyre

On le sait maintenant tous deux, mes fragiles limites m’empêcheront d’achever mon travail; mais avant que je ne te laisse le soin de le mettre en ordre sous la forme qui te conviendra, je souhaiterais revenir sur la question du Beau qui nous a retenus tout l’hiver dernier lors de notre séjour à Athènes. Inépuisable, elle est peut-être plus importante que je n’ai bien voulu le voir jusqu’alors… A cet égard, mesurant peut-être mieux combien il est difficile de vivre la Gnose salvatrice sans recourir aux moyens que nous offre le Monde et que Basilide et Valentin ont bien tort de rejeter, le thème du Beau comme puissance mérite que l’on s’y attarde à nouveau.

Rappelle-toi notre dernière conversation sur la Gnose et ses voies. Si nous avions longuement évoqué la puissance de l’amour comme voie spirituelle en ce qu’il annihile l’habituelle gouvernance du mental et l’attention égotiste, je t’avais aussi fait remarquer que la vision du Beau en la matérialité d’un visage ou d’un corps, d’un paysage ou d’une peinture permet, dans certaines circonstances, de s’abstraire des conditionnements habituels, lesquels, tu le sais aussi, nous emprisonnent dans une illusoire conception de la réalité.

– Platon affirmait que le Beau est la splendeur du vrai. Tu ajoutes, Maître Plotin, qu’il en est le chemin ; l’âme est et devient ce qu’elle contemple as-tu même dit un jour. Pourtant, de nombreuses fois, il m’a été donné de rencontrer de magnifiques paysages comme ceux que l’aube offre au regard lorsque la campagne s’éveille de son lit de brume. J’y ai vu le mystère envoûtant de la Beauté, j’y ai pressenti sa force infinie mais je n’y ai point vu le sentier…
– Alors vois plutôt le carrefour que je te dessine maintenant; le carrefour d’une rencontre entre l’homme, déjà – c’est vrai – quelque peu désencombré de lui-même, et la beauté quasi parfaite d’un lieu ou d’un corps. Car, de deux choses l’une, soit tu n’as point véritablement rencontré cette beauté parfaite, soit, tu n’étais pas suffisamment libre vis-à-vis de l’activité du mental pour l’accueillir.
– Mais est-il seulement possible de rencontrer une beauté parfaite en ce monde ?
Cette rencontre, il m’a été permis de la faire à l’age de 23 ans dans la Villa d’Anuzio. Il s’agissait d’une fresque anonyme peinte sur l’un des murs de la cour intérieure. Dans un mélange d’ocre et de brun, une jeune femme était représentée assise sur un muret de pierres et vous regardait doucement. Ce fut soudain. Inoubliable. Une expérience ineffable qui m’a fait être ce je suis aujourd’hui.
– La beauté naturelle parfaite n’aurait-elle pas, elle aussi, un tel pouvoir ?
– Peut-être Porphyre. Cependant, je me demande si l’humanité de l’oeuvre n’a pas plus de poids que la naturalité d’un splendide paysage en ce qu’elle permet d’accentuer subtilement certains traits naturellement beaux jusqu’à manifester – dans un merveilleux artifice – la perfection sensible qui ouvre à la réalité de l’Un.

Peinture et texte de LRW

Lettres à un jeune poète

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) Lettres à un jeune poète

Préface de l’édition allemande

C’était à la fin de l’automne 1902. J’étais assis dans le parc de l’Académie militaire de Wiener- Neustadt, sous d’antiques châtaigniers. Je lisais. Ma lecture me prenait à ce point que je remarquai à peine qu’Horacek, aumônier de l’Académie, homme érudit et bon, venait vers moi. Il me prit des mains le volume que je tenais, contempla sa couverture et hocha la tête : « Poèmes de Rainer Maria Rilke ! » dit-il, songeur. Il feuilleta, parcourut quelques vers, jeta au loin un long regard et conclut: «Ainsi donc l’élève René Rilke est devenu un poète. » Il m’entretint de Rilke, enfant chétif et pâle. Ses parents, quinze ans auparavant, l’avaient mis au Prytanée militaire de Sankt-Poelten, pour le préparer à la carrière d’officier. Horacek était alors aumônier de cette école. Il se souvenait fort bien de son élève d’autrefois. Rilke était un garçon silencieux, sérieux, très doué ; il se tenait volontiers à l’écart et supportait avec patience le joug de l’internat. Après quatre ans d’études, il passa avec ses camarades à l’École militaire supérieure, qui se trouvait à Maehrisch- Weisskirchen. Mais là, sa constitution devait se révéler par trop faible. Ses parents le retirèrent de l’école pour lui faire poursuivre ses études près d’eux, à Prague. Qu’était, depuis lors, devenue sa vie, Horacek n’en savait rien. Sitôt après cet entretien, je décidai d’envoyer à Rainer Maria Rilke mes essais poétiques et de lui demander de les juger. Ayant à peine vingt ans, au seuil d’une carrière que je sentais en tout point contraire à mes goûts, je pensais que si quelqu’un devait me comprendre, c’était bien le poète de Mir zur Feier. Presque à mon insu une lettre prit naissance qui accompagna mes poèmes : je m’y ouvrais plus entièrement que je ne l’avais fait et que d’ailleurs je ne devais jamais le faire. De longues semaines passèrent avant que la réponse ne me parvînt. Celle que je reçus enfin portait, avec un cachet bleu, le timbre de Paris et pesait lourd dans la main. L’écriture claire, belle et sûre, de l’enveloppe se retrouvait sur les feuillets de la lettre, de la première à la dernière ligne. Ma correspondance avec Rainer Maria Rilke, qui commençait ainsi, dura jusqu’en 1908. Ensuite elle s’espaça : la vie m’avait poussé sur des voies dont précisément aurait voulu m’écarter l’intérêt chaleureux, tendre et touchant du poète. Mais là n’est pas l’important. L’important, ce sont les dix lettres que voici. Elles valent pour la connaissance de cet univers, dans lequel Rainer Maria Rilke a vécu et créé ; elles valent pour ceux qui grandissent et se forment maintenant, pour ceux qui se formeront demain. Mais quand un prince va parler, on doit faire silence.

Franz Xaver Kappus.

Berlin, juin 1929.

……………

Cher Monsieur,

I

Paris, le 17 février 1903.

Votre lettre vient à peine de me parvenir. Je tiens à vous en remercier pour sa précieuse et large confiance. Je ne peux guère plus. Je n’entrerai pas dans la manière de vos vers, toute préoccupation critique m’étant étrangère. D’ailleurs, pour saisir une œuvre d’art, rien n’est pire que les mots de la critique. Ils n’aboutissent qu’à des malentendus plus ou moins heureux. Les choses ne sont pas toutes à prendre ou à dire, comme on voudrait nous le faire croire. Presque tout ce qui arrive est inexprimable et s’accomplit dans une région que jamais parole n’a foulée. Et plus inexprimables que tout sont les œuvres d’art, ces êtres secrets dont la vie ne finit pas et que côtoie la nôtre qui passe.

Ceci dit, je ne puis qu’ajouter que vos vers ne témoignent pas d’une manière à vous. Ils n’en contiennent pas moins des germes de personnalité, mais timides et encore recouverts. Je l’ai senti surtout dans votre dernier poème : Mon âme. Là quelque chose de propre veut trouver issue et forme. Et tout au long du beau poème À Léopardi monte une sorte de parenté avec ce prince, ce solitaire. Néanmoins, vos poèmes n’ont pas d’existence propre, d’indépendance, pas même le dernier, pas même celui à Léopardi. Votre bonne lettre qui les accompagnait n’a pas manqué de m’expliquer mainte insuffisance, que j’avais sentie en vous lisant, sans toutefois qu’il me fût possible de lui donner un nom.

Vous demandez si vos vers sont bons. Vous me le demandez à moi. Vous l’avez déjà demandé à d’autres. Vous les envoyez aux revues. Vous les comparez à d’autres poèmes et vous vous alarmez quand certaines rédactions écartent vos essais poétiques. Désormais (puisque vous m’avez permis de vous conseiller), je vous prie de renoncer à tout cela. Votre regard est tourné vers le dehors ; c’est cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire. Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse ses racines au plus profond de votre cœur. Confessez-vous à vous-même : mourriez- vous s’il vous était défendu d’écrire? Ceci surtout : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit: «Suis-je vraiment contraint d’écrire ? » Creusez en vous-même vers la plus profonde réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort et simple : « Je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité. Votre vie, jusque dans son heure la plus indifférente, la plus vide, doit devenir signe et témoin d’une telle poussée. Alors, approchez de la nature. Essayez de dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous vivez, aimez, perdez. N’écrivez pas de poèmes d’amour. Évitez d’abord ces thèmes trop courants : ce sont les plus difficiles. Là où des traditions sûres, parfois brillantes, se présentent en nombre, le poète ne peut livrer son propre moi qu’en pleine maturité de sa force. Fuyez les grand sujets pour ceux que votre quotidien vous offre. Dites vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous viennent, votre foi en une beauté. Dites tout cela avec une sincérité intime, tranquille et humble. Utilisez pour vous exprimer les choses qui vous entourent, les images de vos songes, les objets de vos souvenirs. Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. Pour le créateur rien n’est pauvre, il n’est pas de lieux pauvres, indifférents. Même si vous étiez dans une prison, dont les murs étoufferaient tous les bruits du monde, ne vous resterait-il pas toujours votre enfance, cette précieuse, cette royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez là votre esprit. Tentez de remettre à flot de ce vaste passé les impressions coulées. Votre personnalité se fortifiera, votre solitude se peuplera et vous deviendra comme une demeure aux heures incertaines du jour, fermée aux bruits du dehors. Et si de ce retour en vous-même, de cette plongée dans votre propre monde, des vers vous viennent, alors vous ne songerez pas à demander si ces vers sont bons. Vous n’essaierez pas d’intéresser des revues à ces travaux, car vous en jouirez comme d’une possession naturelle, qui vous sera chère, comme l’un de vos modes de vie et d’expression. Une œuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité. C’est la nature de son origine qui la juge. Aussi, cher Monsieur, n’ai-je pu vous donner d’autre conseil que celui-ci : entrez en vous-même, sondez les profondeurs où votre vie prend sa source. C’est là que vous trouverez la réponse à la question: devez-vous créer? De cette réponse recueillez le son sans en forcer le sens. Il en sortira peut-être que l’Art vous appelle. Alors prenez ce destin, portez-le, avec son poids et sa grandeur, sans jamais exiger une récompense qui pourrait venir du dehors. Car le créateur doit être tout un univers pour lui-même, tout trouver en lui-même et dans cette part de la Nature à laquelle il s’est joint.

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Jeu divin

 

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Mâ, un portrait, peinture de LRW, 15 janvier 2017

« L’Univers est un jeu divin et vous avez envie de jouer. De ce fait, vous interprétez selon vos propres lumières toutes les activités de ce corps dans son jeu (…) Apprenez à vous immerger dans la joie en toutes ses manifestations et vous atteindrez le but final du jeu »

(Mâ Ananda Moyî)

Des devoirs envers les hommes

Simone Weil a rédigé un texte politique d’importance en 1943 : une Déclaration des devoirs envers l’être humain. Selon elle, les hommes ont des devoirs envers lui; ils doivent répondre à ses besoins vitaux (autant ceux du corps que ceux de l’âme).

« Au-dessus des institutions destinées à protéger le droit, les personnes, les libertés démocratiques, il faut en inventer d’autres destinées à discerner et à abolir toute ce qui, dans la vie contemporaine, écrase les âmes sous l’injustice, le mensonge et la laideur ».

« Le premier besoin de l’âme , celui qui est le plus proche de sa destinée éternelle, c’est l’ordre, c’est-à-dire un tissu de relations sociales tel que nul ne soit contraint de violer  des obligations rigoureuses pour exécuter d’autres obligations (…) La contemplation des oeuvres d’art authentiques, et bien davantage encore celle de la beauté du monde, et bien davantage encore celle du bien inconnu auquel nous aspirons peut nous soutenir dans l’effort de penser continuellement à l’ordre humain qui doit être notre premier objet »

« Une nourriture indispensable à l’âme humaine est la liberté. La liberté, au sens concret du mot, consiste dans une possibilité de choix. »

« (après l’obéissance) L’initiative et la responsabilité, le sentiment d’être utile et même indispensable, sont des besoins vitaux de l’âme »

« L’égalité est un besoin vital de l’âme humaine. Elle consiste dans la reconnaissance publique que la même quantité de respects et d’égards est due à tout être humain »

« La hiérarchie est un besoin vital de l’âme humaine. Elle est constituée par une certaine vénération, un certain dévouement à l’égard des supérieurs considérés comme des symboles. Ce dont ils sont les symboles, c’est ce domaine qui se trouve au-dessus de tout homme (…) La vraie hiérarchie a pour effet d’amener chacun à s’installer moralement dans la place qu’il occupe »

« (après l’honneur, le châtiment, la sécurité, le risque, la propriété privée) La liberté d’expression totale est un besoin de l’âme »

« Le besoin de vérité est plus sacré qu’aucun autre. »

« L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine »

(Simone Weil)

Tristan und Isolde

 

« Tristan und Isolde : l’oeuvre capitale, sans équivalent dans la musique ni dans aucun art » (Nietzsche, Lettre à Carl Fuchs, 27 décembre 1888)

« Aujourd’hui encore, je cherche en vain une oeuvre qui ait la même dangereuse fascination, la même effrayante et suave infinitude que Tristan – et je la cherche en vain dans tous les arts » (Nietzsche, fragment d’Ecce Homo)

L’âme-hors

 

L’âme-hors dès cette vie là : une visée pour le véritable philosophe selon Platon (avant que l’inévitable Passage ne le réalise à sa façon)

Un extrait du PHEDON (64a)  :

— Laisse-le dire, répéta Socrate. Mais il est temps que je vous rende compte, à vous qui êtes mes juges, des motifs qui me font croire qu’un homme qui a réellement passé sa vie à philosopher a raison d’avoir confiance au moment de mourir et d’espérer qu’il aura là-bas des biens infinis, dès qu’il aura terminé sa vie. Comment cela peut se réaliser, Simmias et Cébès, c’est ce que je vais essayer de vous expliquer.
IX. — Il semble bien que le vulgaire ne se doute pas qu’en s’occupant de philosophie comme il convient, on ne fait pas autre chose que de rechercher la mort et l’état qui la suit. S’il en est ainsi, tu reconnaîtras qu’il serait absurde de ne poursuivre durant toute sa vie d’autre but que celui-là et, quand la mort se présente, de se rebeller contre une chose qu’on poursuivait et pratiquait depuis longtemps. »
Sur quoi Simmias s’étant mis à rire : « Par Zeus, Socrate, dit-il, tu m’as fait rire, malgré le peu d’envie que j’en avais tout à l’heure. C’est que je suis persuadé que la plupart des gens, s’ils t’entendaient, croiraient que tu as parfaitement raison de parler ainsi des philosophes, et que les gens de chez nous conviendraient avec toi, et de bon coeur, que réellement les philosophes sont déjà morts et qu’on sait fort bien qu’ils n’ont que ce qu’ils méritent.
— Et ils diraient la vérité, Simmias, sauf en ceci : qu’on sait bien, car ils ne savent pas du tout en quel sens les vrais philosophes sont déjà morts, en quel sens ils méritent de mourir et de quelle mort. Mais parlons entre nous, et envoyons promener ces gens-là. Nous croyons, n’est-ce pas, que la mort est quelque chose ?
— Certainement, dit Simmias, qui prit alors la parole.
— Est-ce autre chose que la séparation de l’âme d’avec le corps ? On est mort, quand le corps, séparé de l’âme, reste seul, à part, avec lui-même, et quand l’âme, séparée du corps, reste seule, à part, avec elle-même. La mort n’est pas autre chose que cela, n’est-ce pas ?
— Non, c’est cela, dit Simmias.
— Vois à présent, mon bon, si tu seras du même avis que moi. Ce que je vais dire nous aidera, je pense, à connaître l’objet de notre examen. Te paraît-il qu’il soit d’un philosophe de rechercher ce qu’on appelle les plaisirs comme ceux du manger et du boire ?
— Pas du tout, Socrate, dit Simmias.
— Et ceux de l’amour ?
— Nullement.
— Et les soins du corps, crois-tu que notre philosophe en fera grand cas ? Crois-tu qu’il tienne à se distinguer par la beauté des habits et des chaussures et par les autres ornements du corps, ou qu’il dédaigne tout cela, à moins qu’une nécessité pressante ne le contraigne à en faire usage ?
— Je crois qu’il le dédaigne, dit-il s’il est véritablement philosophe.
— Il te paraît donc, en général, dit Socrate, que l’activité d’un tel homme ne s’applique pas au corps, qu’elle s’en écarte au contraire autant que possible et qu’elle se tourne vers l’âme.
— Oui.
— Voilà donc un premier point établi : dans les circonstances dont nous venons de parler, nous voyons que le philosophe s’applique à détacher le plus possible son âme du commerce du corps, et qu’il diffère en cela des autres hommes ?
— Manifestement.
— Et la plupart des hommes, Simmias, s’imaginent que, lorsqu’on ne prend pas plaisir à ces sortes de choses et qu’on n’en use pas, ce n’est pas la peine de vivre, et que l’on n’est pas loin d’être mort quand on ne se soucie pas du tout des jouissances corporelles.
— Rien de plus vrai que ce que tu dis. Continuer la lecture de « L’âme-hors »

Hermétisme

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« Il y a l’hermétisme où l’on n’entre pas parce qu’il est fermé, celui ou l’on entre et qui vous enferme, celui qui vous invite à entrer pour ouvrir ce qui est fermé  » (Antonin Artaud)

L’habitude

« L’habitude me rend aveugle et indifférent à l’égard de toutes les choses extraordinaires qui remplissent le monde, de la lumière, du mouvement de ma propre existence, et de vous qui m’adressez la parole et qui tout à coup venez au devant de moi (…) Et l’art le plus parfait est celui qui nous les montre dans une sorte de révélation, comme si nous les voyions pour la première fois. Ainsi sans l’habitude, la réalité s’offrirait à nous d’une manière si directe et si vive, que nous n’en supporterions pas la vue. Nous demandons à l’habitude une sorte de sécurité (…) Or toutes les entreprises de l’esprit visent non pas, comme on le dit, à l’acquérir, mais à la rompre, afin de découvrir le spectacle fabuleux qu’elle recouvre et qu’elle dissimule toujours. Ainsi les hommes ont bien tort de mépriser l’humble objet qu’ils ont sous les yeux, de faire des rêves stériles d’avenir, d’imaginer au-delà de la mort un monde qui comblerait enfin leur attente. Tout le réel leur est donné »

« Nous sentons tous que la découverte philosophique doit résider dans une vue très simple que nous cherchons à obtenir sur ce tout de l’Etre où notre être propre vient s’inscrire par un miracle de tous les instants ; mais c’est cette vue très simple qui est aussi la plus difficile à acquérir. Elle traverse parfois notre pensée comme un éclair, mais il est presque impossible de la maintenir et de la fixer. Il arrive que l’accumulation de nos connaissances la trouble, au lieu de la confirmer et de l’étendre. Nous ne parvenons qu’avec la plus grande peine à la traduire par des mots ; et les difficultés du langage philosophique, l’abstraction qu’on lui reproche, sont l’effet de cette gageure par laquelle, sans rien altérer de sa pureté, nous voulons pourtant en prendre possession par l’analyse, en retrouver la présence dans tout ce que nous sommes capable de voir, de penser et de sentir. Aussi, n’y a-t-il qu’une philosophie, comme il n’y a qu’un monde : et les différences que l’on observe en elle mesurent seulement son degré de profondeur. C’est pour cela aussi que la philosophie ne connaît pas le même progrès dans le temps que les sciences de l’univers matériel : Platon, Saint Thomas, Descartes, si l’on néglige ce qui les rattache à leur époque, c’est-à-dire le langage, les mœurs et l’état de leurs connaissances, si l’on cherche le centre indivisible de leur pensée et leur intention la plus secrète, sont nos contemporains. C’est pour cela enfin que la philosophie, comme la vie qui recommence chaque matin, est toujours identique et toujours nouvelle : c’est qu’il n’y a en elle aucun objet que l’on rencontre et que l’on quitte, qui nous séduit ou qui nous rebute. C’est qu’elle est la conscience elle-même qui ne cesse de se créer par une constante attention à cette intimité du réel où chaque chose se découvre à elle dans son état naissant, au point où le temporel semble s’écouler de l’éternel. »

Louis Lavelle (1883-1951), professeur de philosophie au Collège de France

Maîtres habiles

 

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« Ceux de Jadis étaient des Maîtres habiles, ils étaient en union secrète avec les forces invisibles. Si profonds qu’on ne saurait les connaître; c’est pourquoi l’on ne peut qu’à grande peine décrire leur aspect extérieur.

Hésitants comme qui traverse un fleuve en hiver, prudents comme qui redoute de toutes parts ses voisins, réservés comme des invités, s’effaçant comme glace fondante, simples comme matière brute, ils étaient vastes comme la vallée, sans plus de transparence que l’opacité même.

Qui sait (comme eux) dans le silence éclairer peu à peu les ténèbres ?

Qui sait (comme eux) peu à peu à la longue, engendrer la sérénité ? Celui qui reste dans cette voie ne désire nulle abondance de biens. Car c’est seulement parce qu’il est démuni, qu’il peut être humble, éviter le nouveau, et atteindre l’accomplissement ».

(Lao-Tseu, Tao Te King, XV)

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Art et philosophie

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Selon Paracelse, « la vraie philosophie consiste à manifester dans le visible la part d’invisible qui l’habite ». En quoi, art et philosophie sont peut-être très proches si l’on pense, comme Hegel, que le véritable art est celui qui manifeste l’Esprit Absolu dans le visible.

Intellect

« L’intellect » extra-mental d’un Maître Eckhart n’est pas l’intelligence-raison d’essence neuronale mais qui veut bien l’entendre ?

« Comment faire comprendre l’intérêt d’une connaissance toute spéculative à des gens pour qui l’intelligence n’est qu’un moyen d’agir sur la matière et de la plier à des fins pratiques, et pour qui la science, dans le sens restreint où ils l’entendent, vaut surtout dans la mesure où elle est susceptible d’aboutir à des applications industrielles ? Nous n’exagérons rien ; il n’y a qu’à regarder autour de soi pour se rendre compte que telle est bien la mentalité de l’immense majorité de nos contemporains ; et l’examen de la philosophie, à partir de Bacon et de Descartes, ne pourrait que confirmer encore ces constatations. Nous rappellerons seulement que Descartes a limité l’intelligence à la raison, qu’il a assigné pour unique rôle à ce qu’il croyait pouvoir appeler métaphysique de servir de fondement à la physique, et que cette physique elle-même était essentiellement destinée, dans sa pensée, à préparer la constitution des sciences appliquées, mécanique, médecine et morale, dernier terme du savoir humain tel qu’il le concevait ; les tendances qu’il affirmait ainsi ne sont-elles pas déjà celles-là mêmes qui caractérisent à première vue tout le développement du monde moderne ? Nier ou ignorer toute connaissance pure et supra-rationnelle, c’était ouvrir la voie qui devait mener logiquement, d’une part, au positivisme et à l’agnosticisme, qui prennent leur parti des plus étroites limitations de l’intelligence et de son objet, et, d’autre part, à toutes les théories sentimentalistes et volontaristes, qui s’efforcent de chercher dans l’infra-rationnel ce que la raison ne peut leur donner. En effet, ceux qui, de nos jours, veulent réagir contre le rationalisme, n’en acceptent pas moins l’identification de l’intelligence tout entière avec la seule raison, et ils croient que celle-ci n’est qu’une faculté toute pratique, incapable de sortir du domaine de la matière ; Bergson a écrit textuellement ceci : « L’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils (sic), et d’en varier indéfiniment la fabrication »1. Et encore : « L’intelligence, même quand elle n’opère plus sur la matière brute, suit les habitudes qu’elle a contractées dans cette opération : elle applique des formes qui sont celles mêmes de la matière inorganisée. Elle est faite pour ce genre de travail. Seul, ce genre de travail la satisfait pleinement. Et c’est ce qu’elle exprime en disant qu’ainsi seulement elle arrive à la distinction et à la clarté »2. À ces derniers traits, on reconnaît sans peine que ce n’est point l’intelligence elle-même qui est en cause, mais tout simplement la conception cartésienne de l’intelligence, ce qui est bien différent ; et, à la superstition de la raison, la « philosophie nouvelle », comme disent ses adhérents, en substitue une autre, plus grossière encore par certains côtés, la superstition de la vie. Le rationalisme, impuissant à s’élever jusqu’à la vérité absolue, laissait du moins subsister la vérité relative ; l’intuitionnisme contemporain rabaisse cette vérité à n’être plus qu’une représentation de la réalité sensible, dans tout ce qu’elle a d’inconsistant et d’incessamment changeant ; enfin, le pragmatisme achève de faire évanouir la notion même de vérité en l’identifiant à celle d’utilité, ce qui revient à la supprimer purement et simplement. Si nous avons un peu schématisé les choses, nous ne les avons nullement défigurées, et, quelles qu’aient pu être les phases intermédiaires, les tendances fondamentales sont bien celles que nous venons de dire ; les pragmatistes, en allant jusqu’au bout, se montrent les plus authentiques représentants de la pensée occidentale moderne : qu’importe la vérité dans un monde dont les aspirations, étant uniquement matérielles et sentimentales, et non intellectuelles, trouvent toute satisfaction dans l’industrie et dans la morale, deux domaines où l’on se passe fort bien, en effet, de concevoir la vérité ? Sans doute, on n’en est pas arrivé d’un seul coup à cette extrémité, et bien des Européens protesteront qu’ils n’en sont point encore là ; mais nous pensons surtout ici aux Américains, qui en sont à une phase plus « avancée », si l’on peut dire, de la même civilisation : mentalement aussi bien que géographiquement, l’Amérique actuelle est vraiment l’« Extrême-Occident » ; et l’Europe suivra, sans aucun doute, si rien ne vient arrêter le déroulement des conséquences impliquées dans le présent état des choses. » (René Guénon)

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Henry Corbin

 

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HENRY CORBIN (1903-1978)

 

DE HEIDEGGER À SOHRAVARDÎ – Entretien avec Philippe Nemo

P.N. Henry Corbin, vous avez été le premier traducteur de Heidegger en France, puis vous avez été le premier à introduire la philosophie iranienne islamique. Comment ces deux tâches se concilient-elles chez un même homme, étant donné surtout que Martin Heidegger revendique l’Occident comme sa patrie ? Sa philosophie est typiquement allemande, et peut-être y a-t-il une certaine disparité entre l’occupation consistant à traduire Heidegger et l’occupation consistant à traduire Sohravardî…

H.C. C’est une question qui m’est souvent posée, et j’ai constaté quelquefois, avec amusement, la stupeur d’interlocuteurs découvrant que le traducteur de Heidegger et l’introducteur de la philosophie iranienne islamique étaient un seul et même homme. Et de se demander : comment est-il passé de l’un à l’autre ? J’ai essayé de vous dire, il y a quelque temps, dans un entretien que nous avions peu après le décès de Heidegger, que cet étonnement est le symptôme d’un cloisonnement, d’un étiquetage a priori de nos disciplines. On se dit : il y a les germanistes et il y a les orientalistes. Parmi les orientalistes il y a les islamisants, les iranologues, etc. Mais comment irait-on du germanisme à l’iranologie ? Si ceux qui se posent cette question avaient une petite idée de ce que c’est le philosophe, la Quête du philosophe, s’ils se représentaient que les incidents linguistiques ne sont pour un philosophe que des incidents de parcours, ne signalent que des variantes topographiques d’importance secondaire, peut-être seraient-ils moins étonnés. Continuer la lecture de « Henry Corbin »

 

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MAITRE ECKHART (1260-1327)

« Maître Eckhart attire. La radicalité de sa pensée et la force de sa langue fascinent aujourd’hui encore. Son destin tragique émeut : sa mort en Avignon, son procès d’inquisition et sa condamnation par sa propre Eglise (…) Kierkegaard  écrit : ‘En vérité, il existe une chose qui s’oppose plus violemment au christianisme et à l’essence du christianisme que toute hérésie, que toute scission : c’est de jouer le christianisme’. Jouer le christianisme signifiait pour le philosophe Kierkegaard ôter au christianisme son opposition au monde, lui conférer une harmonie et lui enlever l’ascèse, la pauvreté, le renoncement au pouvoir et à la richesse. Christianisme radical, non joué, renoncement au monde et pauvreté ont beaucoup à voir avec Maître Eckhart (…) De manière exploratoire, je demande une mise entre parenthèse du concept de mystique, pour tenter de lire Eckhart comme philosophe du christianisme. (…) Eckhart énonce les prémisses d’une réforme radicale de l’existence. L’homme doit enfin saisir qu’il est un être relationnel : il devient ce qu’il conçoit, il devient ce qu’il veut. L’homme doit reconnaître sa noblesse et la former (…) il enseigne que l’âme a une unité plus forte avec ce qu’elle désire, sait et aime qu’avec son organisme psychophysique. Elle est cela même avec quoi elle se met conséquemment en relation (…) Avec Eckhart, un orage purifiant s’abat sur la multiplicité confuse des énoncés sur Dieu liés à des représentations : le peuple dit que Dieu a créé le monde, Eckhart affirme que l’être s’établit sans cesse nouvellement dans le présent; le peuple pense que Dieu a produit le monde hors de lui, Eckhart dit qu’il l’a établi en lui-même. » (Kurt Flasch, professeur allemand de Philosophie médiévale).

Quelques citations de Maître Eckhart :

« L’homme extérieur est la porte battante, l’homme intérieur est le gond immobile »

« On pourrait admettre que le monde ait existé de toute éternité et aussi que Dieu ne l’ait pas créé; en fait, il a créé le monde dans le premier instant d’éternité dans lequel Dieu lui-même est et EST Dieu »

« Toutes les créatures sont un pur néant. Non pas une petite chose ou quelque chose mais vraiment un pur néant. Ce qui n’a pas d’être, en fait, n’existe pas, et toutes les créatures n’ont pas d’être, parce qu’elles dépendent de la présence de Dieu » Continuer la lecture de «  »

TCHAN

 

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Le bouddhisme Tchan

La doctrine de l’éveil énoncée par le Bouddha va subir de nombreuses évolutions au cours des siècles. En Chine, le Mahâyâna (lui-même fruit d’une grande transformation par rapport aux textes originaires) donnera lieu à une école particulière : l’école Tch’an (qui, au Japon, portera le nom de Zen).

Selon la tradition, le Tch’an aurait pour base une doctrine secrète, directement transmise par le prince Siddhartha à son disciple Mahâkâçyapa. C’est ensuite un très lointain disciple de ce dernier, Bodhidharma, qui l’aurait amenée en Chine.

Cette doctrine s’acclimata fort bien en ce pays trouvant dans la doctrine de Lao-tseu (et dans la culture chinoise relative à la nature) des éléments très proches.

Le Tch’an constitue fondamentalement une reprise de l’exigence qui donna la vie au bouddhisme des origines. Il ne veut rien savoir des spéculations, des rites. Pour indiquer la position de la lune, un doigt est nécessaire; mais malheur à celui qui s’attache trop à ce dernier… Le Bouddha qui a enseigné à trancher tous les liens ne doit pas se transformer lui-même en un lien…

Quelques préceptes Tch’an :

Premier point :

Se rendre maître des objets extérieurs, en substituant une condition d’activité à celle, habituelle, de passivité. Se rendre compte qu’en toute circonstance où le désir pousse un homme vers une chose, ce n’est pas lui qui a la chose, mais c’est la chose qui a cet homme : « Qui aime une liqueur, croit boire, alors que c’est la liqueur qui le boit ». Se détacher. Découvrir et aimer le principe actif en soi.

Deuxième point :

Maîtrise du corps. Affirmer la propre autorité sur l’organisme entier. « Imaginer le corps comme s’il était détaché de vous : s’il crie, faites-le taire, comme fait un père sévère avec son enfant. s’il est capricieux, semonce-le, comme l’on fait avec un cheval, tenu par le mors. S’il est malade, administrez-lui ce qui est adéquat, comme fait un médecin avec le patient. S’il désobéit, châtier-le, comme le maître châtie l’élève turbulent ». Se tremper physiquement. Engager avec soi-même une « épreuve de persévérance », en s’habituant, par exemple, à supporter, en hiver, un froid de glace, et, en été, une chaleur torride. Et ainsi de suite.

Troisième point :

Contrôle de la vie mentale et émotive, pour déterminer et consolider un état d’équilibre. Il est ridicule – dit-on dans le Tch’an – qu’un être, doté de la nature d’un bouddha, né pour être le seigneur de toutes les réalités matérielles, soit pris par de petits soucis, soit pris de peur pour des phantasmes, par lui créés, se laisse altérer l’esprit par les passions, dissipe son énergie vitale en des choses négligeables. Anxiétés, récrimination ou nostalgies du passé, imaginations ou anticipations du futur, inimitiés, vergogne, trouble : que tout ceci soit mis à l’écart. Le calme, l’équilibre – le samatha – doit devenir un habit.

Quatrième point :

Faire entrer l’esprit dans le monde, « jeter dehors le mental ».

 » S’il est vrai que la philosophie grecque a fondé une rationalité dans laquelle nous nous reconnaissons, elle soutenait toujours qu’un sujet ne pouvait avoir accès à la vérité à moins de réaliser d’abord sur lui un certain travail qui le rendrait susceptible de connaître la vérité. » (Michel Foucault)

Hetty Hillesum (1914-1943)

 

 

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Hetty Hillesum (1914-1943)

« La plupart des gens ont une vision conventionnelle de la vie […] il faut avoir le courage de se détacher de tout, de toutes normes […] il faut oser faire le grand bond dans le cosmos : alors la vie devient infiniment riche, elle déborde de dons, même au fond de la détresse »

« Même si on ne nous laisse qu’une ruelle exiguë à arpenter, au-dessus d’elle il y aura toujours le ciel tout entier »

« Notre unique obligation morale, c’est de défricher en nous-mêmes de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu’à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y a de paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition. »

« Tout suit son propre rythme intérieur, il faut apprendre aux gens à écouter ce rythme, c’est la chose la plus importante qu’une personne puisse apprendre dans la vie. »

« Quand je cesse d’être sur mes gardes pour m’abandonner à moi-même, me voilà tout à coup reposant contre la poitrine nue de la vie »

« Relâcher son emprise crispée sur la journée. Je crois que jusque dans leurs nuits, beaucoup de gens gardent serré dans leurs griffes avides/affamées un morceau de la journée. Ce devrait être chaque soir un geste d’abandon et de détente: laisser aller la journée, avec tout ce qu’elle a comporté. Et se résigner à tout ce qu’on n’a pas pu mener à bien dans la journée, en sachant qu’une nouvelle journée va venir. Il faut aborder la nuit avec pour ainsi dire les mains vides, ouvertes, dont on a laissé la journée glisser. Alors seulement on peut vraiment se reposer. Et dans ces mains vides et reposées, qui n’ont rien souhaité retenir et où il n’y a plus un seul désir, on reçoit en se réveillant, une nouvelle journée ».

« En moi un immense silence, qui ne cesse de croître. Tout autour, un flux de paroles qui vous épuisent parce qu’elles n’expriment rien. Il faut être toujours plus économe de paroles insignifiantes pour trouver les quelques mots dont on a besoin. Le silence doit nourrir de nouvelles possibilités d’expression. »

 

YOGA & SAMKHYA

Le Yoga n’est pas cette gymnastique à quoi on le réduit en Europe et aux USA. C’est la dimension pratique du Samkhya, l’un des six grands systèmes philosophiques de l’Inde.

Le travail sur les postures n’est qu’une technique parmi d’autres… L’ensemble des techniques proposées par Patanjali en son traité Yoga-Sutras a pour but d’opérer une remontée à la source de la conscience.

François Chenet, professeur de philosophie indienne à Paris IV, vous l’explique clairement dans la vidéo suivante :