Cabale et philosophie

 

L’Ange d’Isaac l’Aveugle, Peinture fusion de LRW, 60 x 80 cm

De l’hébreu « quabbalah », qui signifie tradition, la Cabale laisse ses premières traces écrites au XIIe siècle, en France, et plus particulièrement en Provence chez, en particulier, les disciples de Rabbi Abraham ben David de Posquières, et dans un ouvrage à l’origine inconnue, le Livre de la Clarté (Sefer ha-Bahir).  Elle se nourrit vraisemblablement de Traditions plus anciennes (comme, par exemple, la gnose juive ancienne dite « Mystique des Palais »).  Sa vision de la Réalité est d’une très grande richesse et se développa ensuite dans des milliers d’ouvrages dont le célèbre Zohar (XIIIe siècle) et au travers de grands maîtres, d’Isaac l’Aveugle à Isaac Louria.

Selon la Cabale, entre notre monde (une simple parcelle du cosmos) et l’Infini ineffable (En Sof), il existe dix médiations ou intermondes (sefirot). Tout l’objet de la Cabbale est de connaître cette mystérieuse interface par où l’En Sof se manifeste en se cachant puis, la connaissant, d’agir sur elle (la Cabale développe donc aussi une théurgie, c’est-à-dire un art qui vise à opérer sur les forces médiatrices (de nature spirituelle). Il existe ainsi une théurgie cabalistique qu’il faut strictement distinguer d’une magie cabalistique qui opère sur les forces psychiques et non spirituelles.

En cette réalité complexe, tout correspond, tout interagit… Aussi, la théurgie se fonde sur un complexe système de correspondances pour opérer à partir de ce monde sur les intermondes.

Apo. 12, 7

 

Apo. 12, 7, huile sur bois de LRW, 28 juin 2017, 100 x 40 cm

« Toute interprétation rationalisante ferait ici fausse route en réduisant cette Figure à une allégorie (…) Elle n’est point une construction allégorique, mais Image primordiale grâce à laquelle est perçu un monde de réalités qui n’est ni le monde des sens ni le monde des abstractions de l’entendement. » (Henry Corbin, philosophe français).

Elemiah me dit en songe

 

xxx

 

Et l’ange Elemiah me dit en songe :

Viens et vois, allez !
Viens, prends ma main.
Ne regrette rien.
Fais un pas, juste plus bas.
Il est là, l’immense théâtre,
où valsent les clowns, où danse la troupe.

Viens et vois, allez !
Observe qui tu étais, qui tu jalousais.
Regarde ces innombrables spectateurs se rêver acteurs.
Regarde ces rares acteurs oublier jusqu’à l’auteur.
De ce monde de pantins
où ânonner un texte s’appelle penser,
où radoter la pièce s’appelle agir,
ne garde rien, n’emporte rien.

Sans eux, loin de leur jeux,
léger d’un corps évanescent,
tu peux partir maintenant.
Et quand viendra le tour de tes amis,
lorsqu’ils sortiront aussi,
n’oublie pas de venir, n’oublie pas de leur dire
que mourir est la fin d’une illusion,
La fin de la dernière représentation.

 

Texte et peinture de LRW

Tripurarahasya

Voici quelques extraits du Tripurarahasya traduit par Michel Hulin, professeur de philosophie comparée à l’Université Paris IV (Paris-Sorbonne). Un texte de l’Inde médiévale qui manie avec sureté les catégories philosophiques du çivaïsme cachemirien mais qui témoigne de l’esprit le plus authentique du tantrisme en affichant un scepticisme résolu à l’égard de toute espèce de formulation théorique qui se voudrait définitive et exclusive. Aux théories, au savoir conceptuel, il oppose un chemin d’expérimentation, de connaissance existentielle qui vise à mettre en lumière les obstacles, les préjugés, les pièges du langage qui empêchent l’homme d’accéder au Réel. Voilà, résume, Michel Hulin, « les questions auxquelles, en dehors de tout souci d’orthodoxie, de toute appartenance sectaire étroite, le Tripurarahasya s’efforce d’apporter des réponses. »

Extraits du TRIPURARAHASYA

« Toutes choses autour de moi s’avèrent éphémères et cependant l’ensemble des pratiques mondaines (vyavahrti) repose sur la croyance en la stabilité. Comme elles me paraissent étranges et irréfléchies ! Et pourtant nous nous conformons tous à cette routine du monde, semblables en cela à des aveugles qui se laisseraient guider par d’autres aveugles ».

« C’est le ‘ceci est à accomplir’ lui-même qui, en fin de compte, constitue l’essence de la douleur »

« le défaut de réflexion, c’est par excellence la mort : les hommes périssent  à cause de lui »…

« de la valeur des gens avec qui on s’associe dépend de celle des résultats que l’on obtient »

« le désir est la graine vigoureuse de l’arbre de la douleur »

« Celui qui ne raisonne pas du tout et aussi bien celui qui raisonne à perte de vue ne parviendront jamais au Bien suprême, ni en ce monde ni en l’autre ».

« Comme un singe, l’esprit est toujours en mouvement. Cette agitationperpétuelle de l’esprit cause le plus grand tort aux hommes ordinaires. A vrai dire, elle est la cause de tous leurs maux. Et c’est justement parce qu’elle est absente dans le sommeil profond qu’on y éprouve de la joie. Calme donc ton esprit avant d’écouter mes paroles. Ce qu’on écoute d’une oreille distraite, c’est comme si on ne l’avait pas écouté. Cela reste stérile : un arbre peint sur une fresque ne porte pas de fruits. »

« ce monde visible a la nature d’un effet »

« Considère ce qui, en toi-même, se laisse désigner comme ‘mien’. Ta propre nature intime est précisément ce qui ne se laisse pas désigner ainsi. Retiré dans un lieu tranquille, efforce toi d’éliminer systématiquement tout ce qui en toi  peut être appelé ‘mien’ Reconnais ensuite ce qui reste comme le Soi suprême »

« Je ne suis pas (seulement) mon corps »

« tu dois (dans l’attention) viser avec acuité l’instant intermédiaire entre le sommeil et l’état de veille, ou bien le passage d’une idée à l’autre, ce plan est celui de ta propre essence »

 

 

dgbqfdgfddfg

 

Avant que la fin ne t’enlace
Et soudain ne t’embrasse
Du baiser des trépassés,
Ne t’identifie plus, insensé,
Au mortel qui te fera tel.

En vérité, l’effet en est cruel,
Le châtiment réel.
Que tu le nommes Seigneur Dieu,
Brahman ou Miséricordieux,
la Source de tout esprit n’accueille en son infini
Que ceux qui se lient à lui.

A l’heure des agonies,
Renonce aux masques de poussières,
Délaisse ton corps et ses oeillères;
Ils glissent dans la tombe, ne tombe avec eux.

Mais lève un instant, un court instant seulement,
Les yeux de l’écran du mental…
Et tu connaîtras l’univers et les dieux,
Les cieux et le Graal.

En sa nudité, il est là le secret,
Celui des mythes et des légendes
En sa simplicité, il est là le secret,
Celui des cryptes et des prébendes.

 

Texte et peinture de LRW

 

 

Mâ Anandamayî, Huile sur toile de LRW, 130 x 70 cm

 

Vois-tu ces instants qui passent et ne reviennent pas ? Utilises-tu bien ce temps qui passe ? Utilise-le en te posant la question « Qui suis-je ».

Mâ Anandamayî (1896-1982)

L’attention et l’amour comme chemin

« Il est une réalité située hors du monde et qui échappe à toutes les facultés humaines excepté l’attention et l’amour (…) C’est d’elle que descend tout le bien qui peut exister dans ce monde, toute beauté, toute vérité, toute justice, toute légitimité, tout ordre, toute subordination de la conduite humaine à des obligations »

Simone Weil, philosophe, 1909-1943

 

 

cqq

Béatrice Portinari, Huile sur toile de LRW, 50 x 60 cm

 

O voi che avete gl’ intelleti sani,
Mirate la dottrina che s’asconde
Sotto il velame delli versi strani !

« Par ces mots, Dante indique d’une façon fort explicite qu’il y a dans son œuvre un sens caché, proprement doctrinal, dont le sens extérieur et apparent n’est qu’un voile, et qui doit être recherché par ceux qui sont capables de le pénétrer. Ailleurs, le poète va plus loin encore, puisqu’il déclare que toutes les écritures, et non pas seulement les écritures sacrées, peuvent se comprendre et doivent s’exprimer principalement suivant quatre sens : « si possono intendere e debbonsi sponere massimamente per quattro sensi ». Il est évident, d’ailleurs, que ces significations diverses ne peuvent en aucun cas se détruire ou s’opposer, mais qu’elles doivent au contraire se compléter et s’harmoniser comme les parties d’un même tout, comme les éléments constitutifs d’une synthèse unique.

Ainsi, que la Divine Comédie, dans son ensemble, puisse s’interpréter en plusieurs sens, c’est là une chose qui ne peut faire aucun doute, puisque nous avons à cet égard le témoignage même de son auteur, assurément mieux qualifié que tout autre pour nous renseigner sur ses propres intentions. La difficulté commence seulement lorsqu’il s’agit de déterminer ces différentes significations, surtout les plus élevées » (René Guénon)

L’aventure humaine

Comme tout un chacun, un jour, sans me souvenir du lieu et de la date de mon embarquement, j’ai commencé par comprendre que, vaille que vaille, en l’étrange navire de nos corps respectifs, il me fallait voguer au gré des courants et des vents sans boussole ni carte. Autour de moi, pour toutes indications, mes aînés répétaient ce que leur avait communiqué leurs aînés et dessinaient, une fois encore, le schéma d’un monde où il ne s’agissait pour chacun que de trouver sa place afin de profiter des «plaisirs de la vie» avant l’inéluctable fin programmée. Cette ‘Weltanschauung’ était des plus sommaire. Le monde strictement matériel et sensible, « libre des croyances arriérées », offrait à qui voulait en jouir quelques joies qu’entrecoupaient d’inévitables peines. Quant à la mort entendue comme fin définitive, elle conditionnait fortement la civilisation de ces croyants : nos actes n’ayant aucune incidence sur un au-delà censé être fictif, il ne restait plus qu’à en profiter au mieux… Matérialisme, frénésie, individualisme et angoisse face à l’absurdité en résultaient selon les caractères. C’était là une culture, notre héritage… Une culture en vérité bien pauvre que la lecture des philosophes grecs (de Platon à Plotin), occidentaux (de Maître Eckhart à Simone Weil) iraniens (de Sohravardi à Molla Sadra) et indiens (de Shankara à Abhinavagupta) permet heureusement de prolonger pour qui veut vivre pleinement l’aventure humaine.

LRW

« Etre un philosophe, c’est prendre la route, parce que ce n’est pas se contenter d’une théorie sur le monde, pas même d’une réforme ou d’une illusoire transformation des conditions de ce monde. C’est viser à la transformation de soi-même, à la métamorphose intérieure » (Henry Corbin)

Pourquoi écrire ?

« J’écris dans l’espérance de découvrir quelques phrases, juste quelques phrases, seulement quelques phrases qui soient assez claires et honnêtes pour briller autant qu’une petite feuille d’arbre vernie par la lumière et brossée par le vent »

« L’arbre est devant la fenêtre du salon. Je l’interroge chaque matin : quoi de neuf aujourd’hui ? La réponse vient sans tarder, donnée par des centaines de feuilles : Tout »

« Ce qui est blessé en nous demande asile aux plus petites choses de la terre et le trouve »

« Il y a une naissance simultanée de nos yeux et du monde, un sentiment de ‘premières fois’ où ce qui regarde et ce qui est regardé se donnent le jour »

Christian Bobin, in Présence Pure

Le Monde comme Volonté et Représentation

Le maître ouvrage de Schopenhauer à télécharger en pdf :

le-monde-comme-volonte-et-comme-representation

 

« Le monde est ma représentation » — voilà une proposition, semblable aux axiomes d’Euclide, que tout le monde doit admettre dès qu’il l’a comprise cependant ce n’est pas une de ces vérités qu’il suffit d’entendre pour l’admettre. — Faire comprendre cette proposition, y rattacher la question des rapports de l’idéal et du réel, c’est-à-dire du monde pensé au monde qui est en dehors de la pensée, ç’a été, avec le problème de la liberté morale, l’œuvre caractéristique de la philosophie moderne. Après des siècles de recherches dans le domaine de la philosophie objective, on découvrit pour la première fois que parmi tant de choses, qui rendent le monde si énigmatique et si digne de méditations, la plus importante à coup sûr est ce simple fait quelle qu’en soit la grandeur et la masse, son existence cependant est suspendue à un fil très mince, j’entends la conscience, où il nous est chaque fois donné. »

Le symbole du Graal

 

 

Par-delà les explications religieuses, historiques ou littéraires, le Graal se rattache à une tradition métaphysique. C’est, ici, un symbole qui exprime une réalité d’un ordre supérieur, un centre à conquérir. Ce centre est intérieur et de nature spirituelle. La lumière le caractérise (« pierre de lumière »  in Wolfram von Eschenbach) ainsi que la « Vie » surnaturelle auquel il introduit. Il a cependant un aspect ambivalent puisqu’il peut agir comme une sorte de gouffre, le « siège vide » ou « treizième siège » sous lequel s’ouvre l’abîme (sauf pour Parsifal – symbole de celui qui sait dépasser ce danger : « extraire l’épée de la pierre » en étant apte à supporter les forces en jeu). Ce dernier point semble indiquer que le centre recherché sera force de destruction ou force vivifiante selon la qualité de celui ou de celle qui s’en approche… Le Graal, « pierre du centre », « pierre des rois », symboliserait ici une force primordiale qui doit être assumée sous peine de « brûler » celui qui n’en est pas digne (l’orgueilleux, l’inconstant).  Pour qui passe l’épreuve s’ouvre ensuite un chemin de reconquête vers un état primordial que symbolise, dans d’autres traditions, le « paradis terrestre ».

Texte et peinture de LRW

Dernier homme

« Je leur parlerai de ce qu’il y a de plus méprisable au monde, je veux dire du « Dernier Homme ».
Et Zarathoustra parla au peuple en ces termes
« Il est temps que l’homme se fixe un but. Il est temps que l’homme plante le germe de son espérance suprême.
Son sol est encore assez riche pour cela. Mais ce sol, un jour, de pauvre et débile, ne pourra plus donner naissance à un grand arbre.
Hélas! le temps approche où l’Homme ne lancera plus par-delà l’humanité la flèche de son désir, où la corde de son arc aura désappris de vibrer.
Je vous le dis, il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante. Je vous le dis, vous avez encore du chaos en vous.
Hélas ! Le temps vient où l’homme deviendra incapable d’enfant une étoile dansante. Hélas ! ce qui vient, c’est l’époque de l’homme méprisable entre tous, qui ne saura même plus se mépriser lui-même
Voici, je vais vous montrer le Dernier Homme:
« Qu’est-ce qu’aimer? Qu’est-ce que créer? Qu’est-ce que désirer? Qu’est-ce qu’une étoile? » Ainsi parlera le Dernier Homme, en clignant de l’ oeil.
La terre alors sera devenue exiguë, on y verra sautiller le Dernier Homme qui rapetisse toute chose. Son engeance est aussi indestructible que celle du puceron; le Dernier Homme est celui qui vivra le longtemps.
« Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes en clignant de l’oeil.
Ils auront abandonné les contrées où la vie est dure ; car on a besoin de la chaleur. On aimera encore son prochain et l’on se frottera contre lui, car il faut de la chaleur.
La maladie, la méfiance leur paraîtront autant de péchés ; on n’a qu’à prendre garde où l’on marche ! Insensé qui trébuche encore sur les pierres ou sur les hommes !
Un peu de poison de temps à autre ; cela donne des rêves agréables; beaucoup de poison pour finir, afin d’avoir une mort agréable.
On travaillera encore, car le travail distrait. Mais on aura soin cette distraction ne devienne jamais fatigante.
On ne deviendra plus ni riche ni pauvre; c’est trop pénible. Qui voudra encore gouverner? Qui donc voudra obéir? L’un et l’autre trop pénibles.
Pas de berger et un seul troupeau ! Tous voudront la même chose pour tous, seront égaux; quiconque sera d’un sentiment différent entrera volontairement à l’asile des fous. Jadis tout le monde était fou », diront les plus malins, en clignant de l’oeil.
On sera malin, on saura tout ce qui s’est passé jadis; ainsi l’on aura de quoi se gausser sans fin. On se chamaillera encore, mais on se réconcilie bien vite, de peur de se gâter la digestion.
On aura son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit; mais on révérera la santé.
« Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes, en clignant de l’oeil ».

Ici prit fin le premier discours de Zarathoustra qu’on appelle aussi le prologue : car à ce moment les cris et l’hilarité de la foule l’interrompirent. « Donne-nous ce Dernier Homme, ô Zarathoustra, criaient-ils; fais de nous ces Derniers Hommes ! Et garde pour toi ton Surhumain ! » Et tout le peuple exultait et faisait entendre des claquements de langue. Mais Zarathoustra en fut affligé et se dit en son coeur: « Ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qui convient à ces oreilles ».

Nietzsche, Ansi parlait Zarathoustra (1883-1885)

Le mythe de la caverne (texte et vidéo)

 

PLATON, LA REPUBLIQUE, LIVRE VII :

Socrate
— Représente-toi de la façon que voici l’état de notre nature relativement à l’instruction et à l’ignorance. Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière. Ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête. La lumière leur vient d’un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux. Entre le feu et les prisonniers passe une route élevée. Imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.
Glaucon
— Je vois cela.
Socrate
— Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d’hommes et d’animaux, en pierre, en bois et en toute espèce de matière. Naturellement, parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.
Glaucon
— Voilà, un étrange tableau et d’étranges prisonniers. Continuer la lecture de « Le mythe de la caverne (texte et vidéo) »

La gouvernance par les nombres

« Depuis les débuts des Temps modernes, le vieil idéal grec d’une cité régie par les lois et non par les hommes a pris une forme nouvelle : celui d’un gouvernement conçu sur le modèle de la machine. […] Ce mouvement avait été engagé par la planification soviétique qui, la première, a réduit la loi à une fonction instrumentale de mise en œuvre d’un calcul d’utilité. Il s’approfondit avec l’imaginaire cybernétique, qui impose une vision réticulaire du monde naturel et humain et tend à effacer la différence entre l’homme, l’animal et la machine, saisis comme autant de systèmes homéostatiques communiquant les uns avec les autres (…) À ce nouvel imaginaire correspond le passage du libéralisme économique – qui plaçait le calcul économique sous l’égide de la loi – à l’ultralibéralisme, qui place la loi sous l’égide du calcul économique. Étendu à toutes les activités humaines, le paradigme du Marché occupe désormais la place de Norme fondamentale à l’échelle du globe. Le capitalisme a ainsi muté en un anarcho-capitalisme qui efface les frontières, soumet les états et démantèle les règles protectrices, des trois marchandises fictives identifiées par Karl Polanyi : la nature, le travail et la monnaie (…) »Lorsque l’Etat n’assume plus son rôle de garant de l’identité et de la sécurité physique et économique des personnes, les hommes n’ont plus d’autre issue que de rechercher cette garantie ailleurs – dans des appartenances claniques, religieuses, ethniques ou mafieuses – et de faire allégeance à plus fort qu’eux. Ces réseaux d’allégeance se déploient aujourd’hui à tous les niveaux de l’activité humaine, sous des formes légales ou illégales. »

Alain Supiot, professeur de droit et de philosophie au Collège de France (La gouvernance par les nombres, 2015)

Au secret d’une liberté

« Que nous découvre cette expérience intérieure où nous n’avons plus aucun objet sur lequel notre attention vienne se poser ? Elle nous découvre une activité que nous exerçons, dont nous pouvons bien dire qu’elle est une activité de pensée, puisqu’elle se pense comme elle pense tout ce qui peut être, mais qu’il faut décrire comme une activité plus encore que comme une pensée, ou qui n’est une pensée que parce qu’elle est une activité et qui ne cesse de se donner l’être à elle-même, comme elle le donne à tout ce que nous sommes capable de connaître ou de vouloir. Elle est la découverte de l’absolu de nous-même qui est un absolu vivant et qui n’est le phénomène de rien. Nous sommes ici en présence de l’esprit, c’est-à-dire du secret d’une liberté qu’il est impossible de violer ou de forcer, d’une faculté de disposer du oui et du non, de consentir ou de refuser, par laquelle je m’engage tout entier et deviens l’auteur de ce que je suis. Elle est l’absolu d’un premier terme avec lequel tout commence et non pas d’un dernier terme avec lequel tout est consommé. »

Louis Lavelle, professeur de philosophie au Collège de France de 1941 à 1951

Secret d’Alchimie

 

Unité Une. Une seule.
Seule et Une.
Elle bougea et le Temps fut.
Unité Une. Une seule.
Seule et Une.
Elle se densifia et la matière fut.
Temps et matière unies :
L’espace fut.
Maintenant, tu sais.
La Création et son secret.
Retourne-le ! Tu connaîtras alors

Celui des Maîtres de l’athanor
Qui rebroussent tous chemins
Et rebroussant chemins
Trompent jusqu’à la mort.
Sois immobile
Et tu effaceras le Temps.
Aligne-toi
Et tu détruiras l’opaque.
Sans matière ni temps,
Tu es l’Un.
Unité Une, Une seule.
Seule et Une.

 

LRW

Dialogue imaginaire

 

sez2

Un dialogue imaginaire entre Plotin et Porphyre

On le sait maintenant tous deux, mes fragiles limites m’empêcheront d’achever mon travail; mais avant que je ne te laisse le soin de le mettre en ordre sous la forme qui te conviendra, je souhaiterais revenir sur la question du Beau qui nous a retenus tout l’hiver dernier lors de notre séjour à Athènes. Inépuisable, elle est peut-être plus importante que je n’ai bien voulu le voir jusqu’alors… A cet égard, mesurant peut-être mieux combien il est difficile de vivre la Gnose salvatrice sans recourir aux moyens que nous offre le Monde et que Basilide et Valentin ont bien tort de rejeter, le thème du Beau comme puissance mérite que l’on s’y attarde à nouveau.

Rappelle-toi notre dernière conversation sur la Gnose et ses voies. Si nous avions longuement évoqué la puissance de l’amour comme voie spirituelle en ce qu’il annihile l’habituelle gouvernance du mental et l’attention égotiste, je t’avais aussi fait remarquer que la vision du Beau en la matérialité d’un visage ou d’un corps, d’un paysage ou d’une peinture permet, dans certaines circonstances, de s’abstraire des conditionnements habituels, lesquels, tu le sais aussi, nous emprisonnent dans une illusoire conception de la réalité.

– Platon affirmait que le Beau est la splendeur du vrai. Tu ajoutes, Maître Plotin, qu’il en est le chemin ; l’âme est et devient ce qu’elle contemple as-tu même dit un jour. Pourtant, de nombreuses fois, il m’a été donné de rencontrer de magnifiques paysages comme ceux que l’aube offre au regard lorsque la campagne s’éveille de son lit de brume. J’y ai vu le mystère envoûtant de la Beauté, j’y ai pressenti sa force infinie mais je n’y ai point vu le sentier…
– Alors vois plutôt le carrefour que je te dessine maintenant; le carrefour d’une rencontre entre l’homme, déjà – c’est vrai – quelque peu désencombré de lui-même, et la beauté quasi parfaite d’un lieu ou d’un corps. Car, de deux choses l’une, soit tu n’as point véritablement rencontré cette beauté parfaite, soit, tu n’étais pas suffisamment libre vis-à-vis de l’activité du mental pour l’accueillir.
– Mais est-il seulement possible de rencontrer une beauté parfaite en ce monde ?
Cette rencontre, il m’a été permis de la faire à l’age de 23 ans dans la Villa d’Anuzio. Il s’agissait d’une fresque anonyme peinte sur l’un des murs de la cour intérieure. Dans un mélange d’ocre et de brun, une jeune femme était représentée assise sur un muret de pierres et vous regardait doucement. Ce fut soudain. Inoubliable. Une expérience ineffable qui m’a fait être ce je suis aujourd’hui.
– La beauté naturelle parfaite n’aurait-elle pas, elle aussi, un tel pouvoir ?
– Peut-être Porphyre. Cependant, je me demande si l’humanité de l’oeuvre n’a pas plus de poids que la naturalité d’un splendide paysage en ce qu’elle permet d’accentuer subtilement certains traits naturellement beaux jusqu’à manifester – dans un merveilleux artifice – la perfection sensible qui ouvre à la réalité de l’Un.

Peinture et texte de LRW

Tristan und Isolde

 

« Tristan und Isolde : l’oeuvre capitale, sans équivalent dans la musique ni dans aucun art » (Nietzsche, Lettre à Carl Fuchs, 27 décembre 1888)

« Aujourd’hui encore, je cherche en vain une oeuvre qui ait la même dangereuse fascination, la même effrayante et suave infinitude que Tristan – et je la cherche en vain dans tous les arts » (Nietzsche, fragment d’Ecce Homo)

L’âme-hors

 

L’âme-hors dès cette vie là : une visée pour le véritable philosophe selon Platon (avant que l’inévitable Passage ne le réalise à sa façon)

Un extrait du PHEDON (64a)  :

— Laisse-le dire, répéta Socrate. Mais il est temps que je vous rende compte, à vous qui êtes mes juges, des motifs qui me font croire qu’un homme qui a réellement passé sa vie à philosopher a raison d’avoir confiance au moment de mourir et d’espérer qu’il aura là-bas des biens infinis, dès qu’il aura terminé sa vie. Comment cela peut se réaliser, Simmias et Cébès, c’est ce que je vais essayer de vous expliquer.
IX. — Il semble bien que le vulgaire ne se doute pas qu’en s’occupant de philosophie comme il convient, on ne fait pas autre chose que de rechercher la mort et l’état qui la suit. S’il en est ainsi, tu reconnaîtras qu’il serait absurde de ne poursuivre durant toute sa vie d’autre but que celui-là et, quand la mort se présente, de se rebeller contre une chose qu’on poursuivait et pratiquait depuis longtemps. »
Sur quoi Simmias s’étant mis à rire : « Par Zeus, Socrate, dit-il, tu m’as fait rire, malgré le peu d’envie que j’en avais tout à l’heure. C’est que je suis persuadé que la plupart des gens, s’ils t’entendaient, croiraient que tu as parfaitement raison de parler ainsi des philosophes, et que les gens de chez nous conviendraient avec toi, et de bon coeur, que réellement les philosophes sont déjà morts et qu’on sait fort bien qu’ils n’ont que ce qu’ils méritent.
— Et ils diraient la vérité, Simmias, sauf en ceci : qu’on sait bien, car ils ne savent pas du tout en quel sens les vrais philosophes sont déjà morts, en quel sens ils méritent de mourir et de quelle mort. Mais parlons entre nous, et envoyons promener ces gens-là. Nous croyons, n’est-ce pas, que la mort est quelque chose ?
— Certainement, dit Simmias, qui prit alors la parole.
— Est-ce autre chose que la séparation de l’âme d’avec le corps ? On est mort, quand le corps, séparé de l’âme, reste seul, à part, avec lui-même, et quand l’âme, séparée du corps, reste seule, à part, avec elle-même. La mort n’est pas autre chose que cela, n’est-ce pas ?
— Non, c’est cela, dit Simmias.
— Vois à présent, mon bon, si tu seras du même avis que moi. Ce que je vais dire nous aidera, je pense, à connaître l’objet de notre examen. Te paraît-il qu’il soit d’un philosophe de rechercher ce qu’on appelle les plaisirs comme ceux du manger et du boire ?
— Pas du tout, Socrate, dit Simmias.
— Et ceux de l’amour ?
— Nullement.
— Et les soins du corps, crois-tu que notre philosophe en fera grand cas ? Crois-tu qu’il tienne à se distinguer par la beauté des habits et des chaussures et par les autres ornements du corps, ou qu’il dédaigne tout cela, à moins qu’une nécessité pressante ne le contraigne à en faire usage ?
— Je crois qu’il le dédaigne, dit-il s’il est véritablement philosophe.
— Il te paraît donc, en général, dit Socrate, que l’activité d’un tel homme ne s’applique pas au corps, qu’elle s’en écarte au contraire autant que possible et qu’elle se tourne vers l’âme.
— Oui.
— Voilà donc un premier point établi : dans les circonstances dont nous venons de parler, nous voyons que le philosophe s’applique à détacher le plus possible son âme du commerce du corps, et qu’il diffère en cela des autres hommes ?
— Manifestement.
— Et la plupart des hommes, Simmias, s’imaginent que, lorsqu’on ne prend pas plaisir à ces sortes de choses et qu’on n’en use pas, ce n’est pas la peine de vivre, et que l’on n’est pas loin d’être mort quand on ne se soucie pas du tout des jouissances corporelles.
— Rien de plus vrai que ce que tu dis. Continuer la lecture de « L’âme-hors »

Hermétisme

 kl2

« Il y a l’hermétisme où l’on n’entre pas parce qu’il est fermé, celui ou l’on entre et qui vous enferme, celui qui vous invite à entrer pour ouvrir ce qui est fermé  » (Antonin Artaud)

L’habitude

« L’habitude me rend aveugle et indifférent à l’égard de toutes les choses extraordinaires qui remplissent le monde, de la lumière, du mouvement de ma propre existence, et de vous qui m’adressez la parole et qui tout à coup venez au devant de moi (…) Et l’art le plus parfait est celui qui nous les montre dans une sorte de révélation, comme si nous les voyions pour la première fois. Ainsi sans l’habitude, la réalité s’offrirait à nous d’une manière si directe et si vive, que nous n’en supporterions pas la vue. Nous demandons à l’habitude une sorte de sécurité (…) Or toutes les entreprises de l’esprit visent non pas, comme on le dit, à l’acquérir, mais à la rompre, afin de découvrir le spectacle fabuleux qu’elle recouvre et qu’elle dissimule toujours. Ainsi les hommes ont bien tort de mépriser l’humble objet qu’ils ont sous les yeux, de faire des rêves stériles d’avenir, d’imaginer au-delà de la mort un monde qui comblerait enfin leur attente. Tout le réel leur est donné »

« Nous sentons tous que la découverte philosophique doit résider dans une vue très simple que nous cherchons à obtenir sur ce tout de l’Etre où notre être propre vient s’inscrire par un miracle de tous les instants ; mais c’est cette vue très simple qui est aussi la plus difficile à acquérir. Elle traverse parfois notre pensée comme un éclair, mais il est presque impossible de la maintenir et de la fixer. Il arrive que l’accumulation de nos connaissances la trouble, au lieu de la confirmer et de l’étendre. Nous ne parvenons qu’avec la plus grande peine à la traduire par des mots ; et les difficultés du langage philosophique, l’abstraction qu’on lui reproche, sont l’effet de cette gageure par laquelle, sans rien altérer de sa pureté, nous voulons pourtant en prendre possession par l’analyse, en retrouver la présence dans tout ce que nous sommes capable de voir, de penser et de sentir. Aussi, n’y a-t-il qu’une philosophie, comme il n’y a qu’un monde : et les différences que l’on observe en elle mesurent seulement son degré de profondeur. C’est pour cela aussi que la philosophie ne connaît pas le même progrès dans le temps que les sciences de l’univers matériel : Platon, Saint Thomas, Descartes, si l’on néglige ce qui les rattache à leur époque, c’est-à-dire le langage, les mœurs et l’état de leurs connaissances, si l’on cherche le centre indivisible de leur pensée et leur intention la plus secrète, sont nos contemporains. C’est pour cela enfin que la philosophie, comme la vie qui recommence chaque matin, est toujours identique et toujours nouvelle : c’est qu’il n’y a en elle aucun objet que l’on rencontre et que l’on quitte, qui nous séduit ou qui nous rebute. C’est qu’elle est la conscience elle-même qui ne cesse de se créer par une constante attention à cette intimité du réel où chaque chose se découvre à elle dans son état naissant, au point où le temporel semble s’écouler de l’éternel. »

Louis Lavelle (1883-1951), professeur de philosophie au Collège de France

Maîtres habiles

 

p1010534

 

« Ceux de Jadis étaient des Maîtres habiles, ils étaient en union secrète avec les forces invisibles. Si profonds qu’on ne saurait les connaître; c’est pourquoi l’on ne peut qu’à grande peine décrire leur aspect extérieur.

Hésitants comme qui traverse un fleuve en hiver, prudents comme qui redoute de toutes parts ses voisins, réservés comme des invités, s’effaçant comme glace fondante, simples comme matière brute, ils étaient vastes comme la vallée, sans plus de transparence que l’opacité même.

Qui sait (comme eux) dans le silence éclairer peu à peu les ténèbres ?

Qui sait (comme eux) peu à peu à la longue, engendrer la sérénité ? Celui qui reste dans cette voie ne désire nulle abondance de biens. Car c’est seulement parce qu’il est démuni, qu’il peut être humble, éviter le nouveau, et atteindre l’accomplissement ».

(Lao-Tseu, Tao Te King, XV)

Continuer la lecture de « Maîtres habiles »

Intellect

« L’intellect » extra-mental d’un Maître Eckhart n’est pas l’intelligence-raison d’essence neuronale mais qui veut bien l’entendre ?

« Comment faire comprendre l’intérêt d’une connaissance toute spéculative à des gens pour qui l’intelligence n’est qu’un moyen d’agir sur la matière et de la plier à des fins pratiques, et pour qui la science, dans le sens restreint où ils l’entendent, vaut surtout dans la mesure où elle est susceptible d’aboutir à des applications industrielles ? Nous n’exagérons rien ; il n’y a qu’à regarder autour de soi pour se rendre compte que telle est bien la mentalité de l’immense majorité de nos contemporains ; et l’examen de la philosophie, à partir de Bacon et de Descartes, ne pourrait que confirmer encore ces constatations. Nous rappellerons seulement que Descartes a limité l’intelligence à la raison, qu’il a assigné pour unique rôle à ce qu’il croyait pouvoir appeler métaphysique de servir de fondement à la physique, et que cette physique elle-même était essentiellement destinée, dans sa pensée, à préparer la constitution des sciences appliquées, mécanique, médecine et morale, dernier terme du savoir humain tel qu’il le concevait ; les tendances qu’il affirmait ainsi ne sont-elles pas déjà celles-là mêmes qui caractérisent à première vue tout le développement du monde moderne ? Nier ou ignorer toute connaissance pure et supra-rationnelle, c’était ouvrir la voie qui devait mener logiquement, d’une part, au positivisme et à l’agnosticisme, qui prennent leur parti des plus étroites limitations de l’intelligence et de son objet, et, d’autre part, à toutes les théories sentimentalistes et volontaristes, qui s’efforcent de chercher dans l’infra-rationnel ce que la raison ne peut leur donner. En effet, ceux qui, de nos jours, veulent réagir contre le rationalisme, n’en acceptent pas moins l’identification de l’intelligence tout entière avec la seule raison, et ils croient que celle-ci n’est qu’une faculté toute pratique, incapable de sortir du domaine de la matière ; Bergson a écrit textuellement ceci : « L’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils (sic), et d’en varier indéfiniment la fabrication »1. Et encore : « L’intelligence, même quand elle n’opère plus sur la matière brute, suit les habitudes qu’elle a contractées dans cette opération : elle applique des formes qui sont celles mêmes de la matière inorganisée. Elle est faite pour ce genre de travail. Seul, ce genre de travail la satisfait pleinement. Et c’est ce qu’elle exprime en disant qu’ainsi seulement elle arrive à la distinction et à la clarté »2. À ces derniers traits, on reconnaît sans peine que ce n’est point l’intelligence elle-même qui est en cause, mais tout simplement la conception cartésienne de l’intelligence, ce qui est bien différent ; et, à la superstition de la raison, la « philosophie nouvelle », comme disent ses adhérents, en substitue une autre, plus grossière encore par certains côtés, la superstition de la vie. Le rationalisme, impuissant à s’élever jusqu’à la vérité absolue, laissait du moins subsister la vérité relative ; l’intuitionnisme contemporain rabaisse cette vérité à n’être plus qu’une représentation de la réalité sensible, dans tout ce qu’elle a d’inconsistant et d’incessamment changeant ; enfin, le pragmatisme achève de faire évanouir la notion même de vérité en l’identifiant à celle d’utilité, ce qui revient à la supprimer purement et simplement. Si nous avons un peu schématisé les choses, nous ne les avons nullement défigurées, et, quelles qu’aient pu être les phases intermédiaires, les tendances fondamentales sont bien celles que nous venons de dire ; les pragmatistes, en allant jusqu’au bout, se montrent les plus authentiques représentants de la pensée occidentale moderne : qu’importe la vérité dans un monde dont les aspirations, étant uniquement matérielles et sentimentales, et non intellectuelles, trouvent toute satisfaction dans l’industrie et dans la morale, deux domaines où l’on se passe fort bien, en effet, de concevoir la vérité ? Sans doute, on n’en est pas arrivé d’un seul coup à cette extrémité, et bien des Européens protesteront qu’ils n’en sont point encore là ; mais nous pensons surtout ici aux Américains, qui en sont à une phase plus « avancée », si l’on peut dire, de la même civilisation : mentalement aussi bien que géographiquement, l’Amérique actuelle est vraiment l’« Extrême-Occident » ; et l’Europe suivra, sans aucun doute, si rien ne vient arrêter le déroulement des conséquences impliquées dans le présent état des choses. » (René Guénon)

Continuer la lecture de « Intellect »

Henry Corbin

 

vb

HENRY CORBIN (1903-1978)

 

DE HEIDEGGER À SOHRAVARDÎ – Entretien avec Philippe Nemo

P.N. Henry Corbin, vous avez été le premier traducteur de Heidegger en France, puis vous avez été le premier à introduire la philosophie iranienne islamique. Comment ces deux tâches se concilient-elles chez un même homme, étant donné surtout que Martin Heidegger revendique l’Occident comme sa patrie ? Sa philosophie est typiquement allemande, et peut-être y a-t-il une certaine disparité entre l’occupation consistant à traduire Heidegger et l’occupation consistant à traduire Sohravardî…

H.C. C’est une question qui m’est souvent posée, et j’ai constaté quelquefois, avec amusement, la stupeur d’interlocuteurs découvrant que le traducteur de Heidegger et l’introducteur de la philosophie iranienne islamique étaient un seul et même homme. Et de se demander : comment est-il passé de l’un à l’autre ? J’ai essayé de vous dire, il y a quelque temps, dans un entretien que nous avions peu après le décès de Heidegger, que cet étonnement est le symptôme d’un cloisonnement, d’un étiquetage a priori de nos disciplines. On se dit : il y a les germanistes et il y a les orientalistes. Parmi les orientalistes il y a les islamisants, les iranologues, etc. Mais comment irait-on du germanisme à l’iranologie ? Si ceux qui se posent cette question avaient une petite idée de ce que c’est le philosophe, la Quête du philosophe, s’ils se représentaient que les incidents linguistiques ne sont pour un philosophe que des incidents de parcours, ne signalent que des variantes topographiques d’importance secondaire, peut-être seraient-ils moins étonnés. Continuer la lecture de « Henry Corbin »

 

juh

MAITRE ECKHART (1260-1327)

« Maître Eckhart attire. La radicalité de sa pensée et la force de sa langue fascinent aujourd’hui encore. Son destin tragique émeut : sa mort en Avignon, son procès d’inquisition et sa condamnation par sa propre Eglise (…) Kierkegaard  écrit : ‘En vérité, il existe une chose qui s’oppose plus violemment au christianisme et à l’essence du christianisme que toute hérésie, que toute scission : c’est de jouer le christianisme’. Jouer le christianisme signifiait pour le philosophe Kierkegaard ôter au christianisme son opposition au monde, lui conférer une harmonie et lui enlever l’ascèse, la pauvreté, le renoncement au pouvoir et à la richesse. Christianisme radical, non joué, renoncement au monde et pauvreté ont beaucoup à voir avec Maître Eckhart (…) De manière exploratoire, je demande une mise entre parenthèse du concept de mystique, pour tenter de lire Eckhart comme philosophe du christianisme. (…) Eckhart énonce les prémisses d’une réforme radicale de l’existence. L’homme doit enfin saisir qu’il est un être relationnel : il devient ce qu’il conçoit, il devient ce qu’il veut. L’homme doit reconnaître sa noblesse et la former (…) il enseigne que l’âme a une unité plus forte avec ce qu’elle désire, sait et aime qu’avec son organisme psychophysique. Elle est cela même avec quoi elle se met conséquemment en relation (…) Avec Eckhart, un orage purifiant s’abat sur la multiplicité confuse des énoncés sur Dieu liés à des représentations : le peuple dit que Dieu a créé le monde, Eckhart affirme que l’être s’établit sans cesse nouvellement dans le présent; le peuple pense que Dieu a produit le monde hors de lui, Eckhart dit qu’il l’a établi en lui-même. » (Kurt Flasch, professeur allemand de Philosophie médiévale).

Quelques citations de Maître Eckhart :

« L’homme extérieur est la porte battante, l’homme intérieur est le gond immobile »

« On pourrait admettre que le monde ait existé de toute éternité et aussi que Dieu ne l’ait pas créé; en fait, il a créé le monde dans le premier instant d’éternité dans lequel Dieu lui-même est et EST Dieu »

« Toutes les créatures sont un pur néant. Non pas une petite chose ou quelque chose mais vraiment un pur néant. Ce qui n’a pas d’être, en fait, n’existe pas, et toutes les créatures n’ont pas d’être, parce qu’elles dépendent de la présence de Dieu » Continuer la lecture de «  »

 » S’il est vrai que la philosophie grecque a fondé une rationalité dans laquelle nous nous reconnaissons, elle soutenait toujours qu’un sujet ne pouvait avoir accès à la vérité à moins de réaliser d’abord sur lui un certain travail qui le rendrait susceptible de connaître la vérité. » (Michel Foucault)

Hetty Hillesum (1914-1943)

 

 

s

 

Hetty Hillesum (1914-1943)

« La plupart des gens ont une vision conventionnelle de la vie […] il faut avoir le courage de se détacher de tout, de toutes normes […] il faut oser faire le grand bond dans le cosmos : alors la vie devient infiniment riche, elle déborde de dons, même au fond de la détresse »

« Même si on ne nous laisse qu’une ruelle exiguë à arpenter, au-dessus d’elle il y aura toujours le ciel tout entier »

« Notre unique obligation morale, c’est de défricher en nous-mêmes de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu’à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y a de paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition. »

« Tout suit son propre rythme intérieur, il faut apprendre aux gens à écouter ce rythme, c’est la chose la plus importante qu’une personne puisse apprendre dans la vie. »

« Quand je cesse d’être sur mes gardes pour m’abandonner à moi-même, me voilà tout à coup reposant contre la poitrine nue de la vie »

« Relâcher son emprise crispée sur la journée. Je crois que jusque dans leurs nuits, beaucoup de gens gardent serré dans leurs griffes avides/affamées un morceau de la journée. Ce devrait être chaque soir un geste d’abandon et de détente: laisser aller la journée, avec tout ce qu’elle a comporté. Et se résigner à tout ce qu’on n’a pas pu mener à bien dans la journée, en sachant qu’une nouvelle journée va venir. Il faut aborder la nuit avec pour ainsi dire les mains vides, ouvertes, dont on a laissé la journée glisser. Alors seulement on peut vraiment se reposer. Et dans ces mains vides et reposées, qui n’ont rien souhaité retenir et où il n’y a plus un seul désir, on reçoit en se réveillant, une nouvelle journée ».

« En moi un immense silence, qui ne cesse de croître. Tout autour, un flux de paroles qui vous épuisent parce qu’elles n’expriment rien. Il faut être toujours plus économe de paroles insignifiantes pour trouver les quelques mots dont on a besoin. Le silence doit nourrir de nouvelles possibilités d’expression. »

 

YOGA & SAMKHYA

Le Yoga n’est pas cette gymnastique à quoi on le réduit en Europe et aux USA. C’est la dimension pratique du Samkhya, l’un des six grands systèmes philosophiques de l’Inde.

Le travail sur les postures n’est qu’une technique parmi d’autres… L’ensemble des techniques proposées par Patanjali en son traité Yoga-Sutras a pour but d’opérer une remontée à la source de la conscience.

François Chenet, professeur de philosophie indienne à Paris IV, vous l’explique clairement dans la vidéo suivante :

 

 

L’école philosophique du çivaïsme du Cachemire

Une présentation par François Chenet, professeur de philosophie indienne à la Sorbonne.

« Entre le IX-XI s. se développa et brilla d’un vif éclat au Cachemire jusqu’au XII s. une école philosophique remarquable, d’orientation non dualiste, qui regroupe plusieurs tendances ou traditions, à savoir la tradition dite du Trika, celle de l’école Kula, celle de la Reconnaissance, celle du Spanda et celle d’école Krama.

Les spéculations de ces écoles firent l’objet d’une élaboration philosophique par Somânanda (875 – 925) et son disciple Utpaladeva (vers 900-950), et trouvèrent leur aboutissement dans l’oeuvre magistrale et  monumentale d’Abhinavagupta (fin X – début XI) et de son disciple Kshemâja.

Abhinavagupta, sans doute l’un des plus grands philosophes de l’Inde ancienne, opéra la synthèse de nombreux courants et apports dans son opus maximum, La lumière sur les Tantras ou Tantralôka.

L’originalité du çivaïsme du Cachemire est d’abord de mettre l’accent sur le dynamisme (énergie) de la Conscience suprême, dont l’effervescence créatrice va se déployer sous la forme de la manifestation cosmique, et dont l’effusion lumineuse va donner naissance au monde selon un processus d’ « émanation phonématique » conduisant à l’apparition d’une série de principes de la réalité (tattva), trente-six. »

 

Simone_Weil_1921

Simone Weil (1909-1943)

L’ATTENTION COMME CHEMIN

« Bien qu’aujourd’hui on semble l’ignorer, la formation de la faculté d’attention est le but véritable et presque l’unique intérêt des études. La plupart des exercices scolaires ont aussi un certain intérêt intrinsèque; mais cet intérêt est secondaire. Tous les autres exercices qui font vraiment appel au pouvoir d’attention sont intéressants au même titre et presque également. (…) Si on cherche avec une véritable attention la solution d’un problème de géométrie, et si, au bout d’une heure, on n’est pas plus avancé qu’en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse  » (Simone Weil )

 Pour Simone Weil, développer son attention, c’est fortifier un trésor intime. Simone Weil préconise, par exemple, d’apprendre par coeur un texte touchant et de le réciter une fois chaque matin avec une attention absolue : « Si pendant la récitation mon attention s’égare ou s’endort, fût-ce d’une manière infinitésimale, je recommence jusqu’à ce que j’aie obtenue une fois une attention absolument pure. La vertu de cette pratique est extraordinaire. » Avec Jacques Vigne, on peut encore proposer dans ce but un autre exercice simple et efficace : l’écoute du silence… « Ce n’est pas un exercice d’attention, c’est l’attention même. Quand nous nous concentrons sur lui, il remplit tout notre espace mental et lave pour ainsi dire à grande eau ce qui l’encombrait, toute la difficulté consistant à parvenir à une continuité parfaite de l’écoute ». Simone Weil, pour qui « l’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet », ira jusqu’à considérer qu’il n’y a pas de chemin plus noble pour répondre à notre commun désir de nous dépasser, « heureux donc ceux qui passent leur adolescence et leur jeunesse seulement à former ce pouvoir d’attention ».

LRW

 

 

zenon453-copie1

 

Et puis, je m’arrêtai. Je m’arrêtai net au milieu d’un couloir du métro Châtelet. De chaque côté de mes bras immobiles, les gens pressés continuaient à poursuivre ce que je venais d’abandonner : l’ailleurs. Étais-je le seul à ne plus vouloir ainsi courir en ce tunnel bondé ? Rien ne semblait a priori freiner l’incessant flot des voyageurs vomi du souterrain parisien. Toujours statufié au milieu du passage, je découvrais un temps long et plein que seuls quelques coudes perdus venaient parfois interrompre. C’était le temps du regard lucide et détaché. Le voilà. Il était là.

Il devait maintenant se faire tard. Les voyageurs étaient plus rares, le mouvement de leurs vagues plus léger. Dans mon dos, le froid de la nuit descendait les marches de la sortie Rivoli. Pas envie de bouger pourtant. Pas envie d’avancer le pas sans en changer à jamais son rythme et son but. Je savais l’instant solennel comme l’importance de la question qui m’assaillait. Que pouvais-je bien faire de ma vie compte tenu de cette évidence : le monde dans lequel j’avais été jeté, errait, en l’impasse par lui-même dessinée, et nous perdait avec lui. A quoi pouvais-je bien désormais employer mes forces en ce monde ? A réécrire ce qui fut déjà brillamment dénoncé, de Nietzsche à Guénon ? A démontrer aux élites vulgaires et complices, les effets mortifères d’une vision du monde mécaniste à la fois oublieuse de l’infinitude de nos âmes et de la finitude de la terre ? A crier ma rage à l’égard des forces de l’argent trop heureuses de trouver en cette vision du réel une caution intellectuelle pour leurs matérielles turpitudes ? A pleurer cet immense gâchis sous les rires gras des consommateurs abrutis ? Aucune prétention à cet égard… Et moins encore, je n’avais envie d’imposer quoi que ce soit à quiconque quand moi-même je me savais si profondément engourdi dans le mental et ses rêves. La seule option qui se dessinait maintenant dans le métro presque vide de ses habituelles marionnettes consistait à ne plus en être.

Ne plus en être… L’idée m’accompagnait encore tandis que je retrouvais les trottoirs du quartier des Halles qu’une pluie froide habillait de miroirs. Le retrait du monde et de ses jeux illusoires, l’abandon des masques et des espoirs, ce grand départ pour la radicalité d’une aventure intérieure et solitaire m’avait toujours fasciné. Il m’était même arrivé d’y rêver comme l’on aime à se pencher au dessus du vide pour y goûter la puissance du vertige. Ce soir là, pourtant, fuir le mensonge n’était plus un songe, seconde après seconde, l’évidence balayait les réticences de mon âme pudibonde.

Texte et peinture de Laurent Robert Wang

Métaphysique et bouddhisme

Certes, le bouddhisme ne cesse de nous mettre en garde contre les spéculations métaphysiques… Ainsi, le bouddhisme semble, « bien avant Kant, reléguer la métaphysique dans le domaine de l’inconnaissable » (François Chenet) . Il est, en effet, tout entier orienté vers la solution « pratique » du problème de la douleur. C’est, en ce sens, une « sotériologie à l’état pur »; ce n’est, au fond, qu’une puissante médecine pour la maladie qu’est l’existence (un jour ou l’autre, celle-ci se confondra avec la souffrance et l’agonie).

Cependant, comme l’écrit Thierry Falissard dans son livre La pensée bouddhiste, il existe bien une métaphysique bouddhiste réduite à quelques principes. Tout d’abord, celle-ci défend l’hypothèse de l’absence de soi (anâtman, natta en langue pâli) et de l’existence d’un Absolu inconditionné (asamskrta, asankhata). Accepter, sur le plan intellectuel, ces deux hypothèses (en intégrant l’idée que ces dernières notions renvoient moins à des essences qu’à des expériences) vous fera véritablement « bouddhiste » (reste à devenir un « éveillé » qui vit et non entend ces hypothèses).

Notons avec cet auteur que le bouddhisme « en bon kantien (ou pré-kantien) refuse de sauter de l’objet épistémologique ( la perception) à l’objet ontologique ». On est proche ici de l’idéalisme de Schopenhauer (qui saura aussi le reconnaître…) et l’on ne tombe pas dans l’idéalisme extrême d’un Berkeley (le bouddhisme, lui, admet l’existence de la matière rûpa en dehors du mental).

 

 

sfqsfqsfqsf66

Agathôn

 

LE MYTHE D’ER de Platon (République, Livre X)

Ce n’est point, dis-je, le récit d’Alkinoos que je vais te faire, mais celui d’un homme vaillant, Er, fils d’Arménios, originaire de Pamphylie. Il était mort dans une bataille; dix jours après, comme on enlevait les cadavres déjà putréfiés, le sien fut retrouvé intact. On le porta chez lui pour l’ensevelir, mais le douzième jour, alors qu’il était étendu sur le bûcher, il revint à la vie; quand il eut repris ses sens il raconta ce qu’il avait vu là-bas. Aussitôt, dit-il, que son âme était sortie de son corps, elle avait cheminé avec beaucoup d’autres, et elles étaient arrivées en un lieu divin où se voyaient dans la terre deux ouvertures situées côte à côte, et dans le ciel, en haut, deux autres qui leur faisaient face. Au milieu étaient assis des juges qui, après avoir rendu leur sentence, ordonnaient aux justes de prendre à droite la route qui montait à travers le ciel, après leur avoir attaché par devant un écriteau contenant leur jugement; et aux méchants de prendre à gauche la route descendante, portant eux aussi, mais par derrière, un écriteau où  étaient marquées toutes leurs actions. Continuer la lecture de «  »

Plus d’un siècle avant un certain 9 novembre 2016…

« Suivez les chemins qui sont vôtres et laissez peuples et nations suivre les leurs. De sombres chemins, en vérité, sur lesquels ne brille plus une seule espérance. Laissez régner les boutiquiers là où rien ne brille plus que l’or des boutiquiers. Les temps des rois sont passés; ce qui de nos jours porte le nom de peuple ne mérite pas de rois » (Nietzsche)

LA VOIE DE LA BEAUTE SELON PLATON

« Celui qu’on aura guidé jusqu’ici sur le chemin de l’amour, après avoir contemplé les belles choses dans une gradation régulière, arrivant au terme suprême, verra soudain une beauté d’une nature merveilleuse, celle-là même, Socrate, qui était le but de tous ses travaux antérieurs, beauté éternelle qui ne connaît ni la naissance ni la mort, qui ne souffre ni accroissement ni diminution, beauté qui n’est point belle par un côté, laide par un autre, belle en un temps, laide en un autre, belle sous un rapport, laide sous un autre, belle en tel lieu, laide en tel autre, belle pour ceux-ci, laide pour ceux-là ; beauté qui ne se présentera pas à ses yeux comme un visage, ni comme des mains, ni comme une forme corporelle, ni comme un raisonnement, ni comme une science, ni comme une chose qui existe en autrui, par exemple dans un animal, dans la terre, dans le ciel ou dans telle autre chose ; beauté qui, au contraire, existe en elle-même et par elle-même, simple et éternelle, de laquelle participent toutes les autres belles choses, de telle manière que leur naissance ou leur mort ne lui apporte ni augmentation, ni amoindrissement, ni altération d’aucune sorte. Quand on s’est élevé des choses sensibles par un amour bien entendu des jeunes gens jusqu’à cette beauté et qu’on commence à l’apercevoir, on est bien près de toucher au but ; car la vraie voie de l’amour, qu’on s’y engage de soi-même ou qu’on s’y laisse conduire, c’est de partir des beautés sensibles et de monter sans cesse vers cette beauté surnaturelle en passant comme par échelons d’un beau corps à deux, de deux à tous, puis des beaux corps aux belles actions, puis des belles actions aux belles sciences, pour aboutir des sciences à cette science qui n’est autre chose que la science de la beauté absolue et pour connaître enfin le Beau tel qu’il est en soi. »

 » Si la vie vaut jamais la peine d’être vécue, cher Socrate, dit l’Étrangère de Mantinée, c’est à ce moment où l’homme contemple la Beauté en soi. Si tu la vois jamais, que te sembleront auprès d’elle l’or, la parure, les beaux enfants et les jeunes gens dont la vue te trouble aujourd’hui, toi et bien d’autres, à ce point que, pour voir vos bien-aimés et vivre avec eux sans les quitter, si c’était possible, vous consentiriez à vous priver de boire et de manger, sans autre désir que de les regarder et de rester à leurs côtés. Songe donc, ajouta-t-elle, quel bonheur ce serait pour un homme s’il pouvait voir le beau lui-même, simple, pur, sans mélange, et contempler, au lieu d’une beauté chargée de chairs, de couleurs et de cent autres superfluités périssables, la beauté divine elle-même sous sa forme unique. Penses-tu que ce soit une vie banale que celle d’un homme qui, élevant ses regards là-haut, contemple la beauté avec l’organe approprié et vit dans son commerce ? Ne crois-tu pas, ajouta-t-elle, qu’en voyant ainsi le beau avec l’organe par lequel il est visible, il sera le seul qui puisse engendrer, non des fantômes de vertu, puisqu’il ne s’attache pas à un fantôme, mais des vertus véritables, puisqu’il saisit la vérité ? Or c’est à celui qui enfante et nourrit la vertu véritable qu’il appartient d’être chéri des dieux et, si jamais homme devient immortel, de le devenir lui aussi. « 

Voilà, Phèdre et vous tous qui m’écoutez, ce que m’a dit Diotime. Elle m’a persuadé et, à mon tour, j’essaye de persuader aux autres que, pour acquérir un tel bien, la nature humaine trouverait difficilement un meilleur auxiliaire que l’Amour. Voilà pourquoi je proclame que tout homme doit honorer l’Amour […]

Platon, Le Banquet,  [210E]-[212b], traduction Émile Chambry.

RM : ce texte de Platon, « ne se réfère nullement à une idée générale de la beauté ». Comme le souligne encore Simone Weil, il s’agit « de tout autre chose. Quelque chose qui est objet d’amour, de désir. Quelque chose qui est éternellement réel. » (Ecrits de Marseille, T.IV, 2, p. 121)

 

 

 

xxeemini

Au second battement de paupières,
J’ai perdu équilibre et repères.
Assis sur la margelle de ton regard,
Doucement, j’ai basculé. Trop tard.
Dans l’Univers silencieux
De tes yeux ouverts,
En ce gouffre secret où ton âme s’entrouvrait,
Je t’ai cherché, puis tout s’est effacé,
Tout, à nouveau, a basculé.
La chute n’avait pas encore commencé.
Ton oeil venait de se fermer.

Poème et peinture de LRW

« Notre patrie est le lieu d’où nous venons, et notre père est là-bas. Que sont donc ce voyage et cette fuite? Ce n’est pas avec nos pieds qu’il faut l’accomplir; car nos pas nous portent toujours d’une terre à une autre; il ne faut pas non plus préparer un attelage ni quelque navire, mais il faut cesser de regarder et, fermant les yeux, échanger cette manière de voir pour une autre, et réveiller cette faculté que tout le monde possède, mais dont peu font usage. »

(Plotin, Ennéades, I, 6, 8).

 

Voici un entretien de Michel Bitbol, auteur d’un ouvrage très important sur la conscience : La conscience a-t-elle une origine ? (2014).

AP : Votre proximité avec Varela ou Chalmers sur le fait de la subjectivité, sur le caractère naturel du sujet, son expérience phénoménologique originelle comme objet d’une science remettant en cause le postulat objectiviste des sciences occidentales, est intéressante, car malgré le paradigme dominant du réductionnisme, il y a en son sein et à l’extérieur des individus (comme Chalmers et Varela par exemple) ou des traditions (la tradition phénoménologique ou d’inspiration wittgensteinienne) une résistance. L’heure est-elle venue de faire place à une science du sujet, pas seulement un programme phénoménologique, mais bien une science de l’interaction comme votre projet et celui de Varela en ses termes propres le proposent ? N’y a-t-il pas dans ce projet qui émerge depuis Husserl un problème épistémologique récurrent, que les sciences objectivistes ont réglé pour elles-mêmes mais que les sciences de l’interaction et du sujet pur peinent à formaliser, d’où un projet de naturalisme élargi qui reste porté par des individus (Varela, Chalmers, Bitbol, etc.) ?

MB : Ici, je voudrais introduire ma réponse par deux correctifs.

Le premier correctif est qu’il n’est pas question pour moi d’un retour à quelque sujet individuel, ponctuel, limité. Cela reviendrait à soutenir un « idéalisme subjectif » étroit que même Fichte n’a pas défendu (en dépit de cette étiquette qui lui a été imposée par Schelling, et malgré l’impression suscitée par son usage répété du pronom personnel objet « moi »). Le retour souhaité nous conduit à quelque chose d’infiniment plus originaire que cela, quelque chose qui précède les couches successives de la constitution d’un soi localisé et personnel. Ce « quelque chose », qui ne s’identifie pourtant à aucune « chose », est ce que j’ai tenté d’appeler précédemment, non sans quelque hésitation, « l’expérience pure». Continuer la lecture de «  »