Présence, Huile sur toile, 60 x 80 cm, 17 janvier 2018.

Ce que l’on est résulte du degré d’intensité de notre acte d’exister dans la Présence à soi, là, en cet instant. Plus cette présence à soi est forte, plus s’ouvrent les mondes étagés de l’être. Autant de mondes « invisibles » et « inexistants » pour celui-là seul qui s’y absente dans la mesure même où il s’absente à lui-même dans le divertissement stérile, l’attente d’un à-venir qui n’est pas, et le souvenir d’un passé qui n’est plus, dans la mesure, autrement dit, où il se fait le créateur du temps et en devient d’un même geste son fidèle esclave…

Texte et peinture de LRW

 

 

 

Au second battement de paupières,
J’ai perdu équilibre et repères.
Assis sur la margelle de ton regard,
Doucement, j’ai basculé. Trop tard.
Dans l’Univers silencieux
De tes yeux ouverts,
En ce gouffre secret où ton âme s’entrouvrait,
Je t’ai cherché, puis tout s’est effacé,
Tout, à nouveau, a basculé.
La chute n’avait pas encore commencé.
Ton oeil venait de se fermer.

Poème et peinture de LRW

Hadewijch II, Huile sur toile de LRW, 54 x 60 cm.

« C’est le privilège des âmes nobles et pures de persévérer en ceci, de n’admettre nulle dissemblance » (Hadewijch II, Mgd. 18)

Tripurarahasya

Voici quelques extraits du Tripurarahasya traduit par Michel Hulin, professeur de philosophie comparée à l’Université Paris IV (Paris-Sorbonne). Un texte de l’Inde médiévale qui manie avec sureté les catégories philosophiques du çivaïsme cachemirien mais qui témoigne de l’esprit le plus authentique du tantrisme en affichant un scepticisme résolu à l’égard de toute espèce de formulation théorique qui se voudrait définitive et exclusive. Aux théories, au savoir conceptuel, il oppose un chemin d’expérimentation, de connaissance existentielle qui vise à mettre en lumière les obstacles, les préjugés, les pièges du langage qui empêchent l’homme d’accéder au Réel. Voilà, résume, Michel Hulin, « les questions auxquelles, en dehors de tout souci d’orthodoxie, de toute appartenance sectaire étroite, le Tripurarahasya s’efforce d’apporter des réponses. »

Extraits du TRIPURARAHASYA

« Toutes choses autour de moi s’avèrent éphémères et cependant l’ensemble des pratiques mondaines (vyavahrti) repose sur la croyance en la stabilité. Comme elles me paraissent étranges et irréfléchies ! Et pourtant nous nous conformons tous à cette routine du monde, semblables en cela à des aveugles qui se laisseraient guider par d’autres aveugles ».

« C’est le ‘ceci est à accomplir’ lui-même qui, en fin de compte, constitue l’essence de la douleur »

« le défaut de réflexion, c’est par excellence la mort : les hommes périssent  à cause de lui »…

« de la valeur des gens avec qui on s’associe dépend de celle des résultats que l’on obtient »

« le désir est la graine vigoureuse de l’arbre de la douleur »

« Celui qui ne raisonne pas du tout et aussi bien celui qui raisonne à perte de vue ne parviendront jamais au Bien suprême, ni en ce monde ni en l’autre ».

« Comme un singe, l’esprit est toujours en mouvement. Cette agitationperpétuelle de l’esprit cause le plus grand tort aux hommes ordinaires. A vrai dire, elle est la cause de tous leurs maux. Et c’est justement parce qu’elle est absente dans le sommeil profond qu’on y éprouve de la joie. Calme donc ton esprit avant d’écouter mes paroles. Ce qu’on écoute d’une oreille distraite, c’est comme si on ne l’avait pas écouté. Cela reste stérile : un arbre peint sur une fresque ne porte pas de fruits. »

« ce monde visible a la nature d’un effet »

« Considère ce qui, en toi-même, se laisse désigner comme ‘mien’. Ta propre nature intime est précisément ce qui ne se laisse pas désigner ainsi. Retiré dans un lieu tranquille, efforce toi d’éliminer systématiquement tout ce qui en toi  peut être appelé ‘mien’ Reconnais ensuite ce qui reste comme le Soi suprême »

« Je ne suis pas (seulement) mon corps »

« tu dois (dans l’attention) viser avec acuité l’instant intermédiaire entre le sommeil et l’état de veille, ou bien le passage d’une idée à l’autre, ce plan est celui de ta propre essence »

 

Au passé qui n’est plus, laisse lui ses images.
Au futur qui n’est pas, laisse lui ses mirages.
Car si regrets et projets s’ajoutent aux bavardages,
Qui pourra dans l’esprit agité de hochets
Laisser l’Attention en son passage,
Qui pourra dans l’esprit ricochet
La laisser naître à son secret.

Peinture et texte de LRW

 

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Et l’ange Elemiah me dit en songe :

Viens et vois, allez !
Viens, prends ma main.
Ne regrette rien.
Fais un pas, juste plus bas.
Il est là, l’immense théâtre,
où valsent les clowns, où danse la troupe.

Viens et vois, allez !
Observe qui tu étais, qui tu jalousais.
Regarde ces innombrables spectateurs se rêver acteurs.
Regarde ces rares acteurs oublier jusqu’à l’auteur.
De ce monde de pantins
où ânonner un texte s’appelle penser,
où radoter la pièce s’appelle agir,
ne garde rien, n’emporte rien.

Sans eux, loin de leur jeux,
léger d’un corps évanescent,
tu peux partir maintenant.
Et quand viendra le tour de tes amis,
lorsqu’ils sortiront aussi,
n’oublie pas de venir, n’oublie pas de leur dire
que mourir est la fin d’une illusion,
La fin de la dernière représentation.

Texte et peinture de LRW

 

Sans fin, tu te propages
Sans commencement ni visage,
Fréquence sans âge,
Tu es l’Onde majeure
Qui imagine, dessine et assassine.

Sans fin, tu te propages.
Sans commencement ni visage,
Fréquence sans âge,
Ton souvenir est mon âme;
Elle vibre aux ersatz de ton rythme,
Elle oscille aux rythmes de tes ersatz

Un, deux et trois…
Je résonne : un être, un lieu.
Tu m’accroches, je t’approche…

Un, deux et trois…
Je résonne : un être, un lieu.
Tu m’appelles, je me rappelle…

Mes inégales hauteurs peignent sept couleurs.
Mes inégales largeurs sonnent sept croches.
Je suis l’Onde majeure,
L’assourdissant frisson
Des univers oscillants et mouvants.

Qu’enfle la pulsation
Que vibre la création !
Il n’y a toujours eu que moi
Qu’enfle la vibration
Que tressaille la sensation !

Un,
Deux,
Et trois.
Je suis l’Univers en son coeur
Sa vie, sa cadence
Je suis l’Onde Majeure.

Texte et peinture de LRW

 

 

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Béatrice Portinari, Huile sur toile de LRW, 50 x 60 cm

 

O voi che avete gl’ intelleti sani,
Mirate la dottrina che s’asconde
Sotto il velame delli versi strani !

« Par ces mots, Dante indique d’une façon fort explicite qu’il y a dans son œuvre un sens caché, proprement doctrinal, dont le sens extérieur et apparent n’est qu’un voile, et qui doit être recherché par ceux qui sont capables de le pénétrer. Ailleurs, le poète va plus loin encore, puisqu’il déclare que toutes les écritures, et non pas seulement les écritures sacrées, peuvent se comprendre et doivent s’exprimer principalement suivant quatre sens : « si possono intendere e debbonsi sponere massimamente per quattro sensi ». Il est évident, d’ailleurs, que ces significations diverses ne peuvent en aucun cas se détruire ou s’opposer, mais qu’elles doivent au contraire se compléter et s’harmoniser comme les parties d’un même tout, comme les éléments constitutifs d’une synthèse unique.

Ainsi, que la Divine Comédie, dans son ensemble, puisse s’interpréter en plusieurs sens, c’est là une chose qui ne peut faire aucun doute, puisque nous avons à cet égard le témoignage même de son auteur, assurément mieux qualifié que tout autre pour nous renseigner sur ses propres intentions. La difficulté commence seulement lorsqu’il s’agit de déterminer ces différentes significations, surtout les plus élevées » (René Guénon)

 

FIN DE CYCLES

L’heure approche, elle s’effiloche…
Dans les forêts saccagées et violées,
les champs pétroliers trop âgés,
les eaux souillées et polluées,
la rareté s’étend, la rareté aura ses guerres,
les guerres auront nos vies.

Fin de cycles

La liste est longue, la liste s’allonge.
Les Grecs avaient raison,
la démesure engrange moissons,
des moissons de poisons, des moissons à foison.

Fin de cycles

C’est la fin des réponses classiques,
des tics idéologiques,
la réalité les a répudiés,
l’alternative aura ses insensés.

Fin de cycles

Et si les mensonges servent ton confort.
Ecoute-les plus fort
car bientôt retentiront
les pas de l’avenir,
les pas des migrants éreintés,
le bruit du vent des marées de Noé,
Le bruit des pénuries,
les cris des pandémies.

Fin de cycles

L’heure approche, elle s’effiloche,
Hésiode veut conclure son ode.
Voici l’âge du fer, voici l’âge du loup
et n’oublie pas, on ne t’attendra,
nos piètres leaders se préparent déjà,
Eux savent et s’empiffrent,
eux savent et s’enfuient.

Fin de cycles

LRW

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« Comme j’ai parlé de folie avant d’avoir tenté de regarder l’infini par le trou de la serrure. Comme j’ai parlé de mort, avant d’avoir senti ma langue prendre le goût de sel de l’irréparable. Comme certains parlent de pureté, qui se sont toujours considérés comme supérieurs au porc domestique. Comme certains parlent de liberté, qui adorent et repeignent leurs chaînes (…) Ou de sacrifice, qui ne se couperaient pour rien le petit doigt. Ou de connaissance, qui se déguisent à leurs propres yeux. Comme c’est notre grande maladie de parler pour ne rien voir » (René Daumal, Le contre-ciel).

 

Philosophie et Cabale

De l’hébreu « quabbalah », qui signifie tradition, la Cabale laisse ses premières traces écrites au XIIe siècle, en France, et plus particulièrement en Provence chez, en particulier, les disciples du fils de Rabbi Abraham ben David de Posquières, Isaac l’Aveugle, et dans un ouvrage à l’origine inconnue, le Livre de la Clarté (Sefer ha-Bahir).  Elle se nourrit vraisemblablement de Traditions plus anciennes (comme, par exemple, la gnose juive ancienne dite « Mystique des Palais »).  Sa vision de la Réalité est d’une très grande richesse et se développa ensuite dans des milliers d’ouvrages dont le célèbre Zohar (XIIIe siècle) et au travers de grands maîtres, d’Isaac l’Aveugle à Isaac Louria.

Selon la Cabale, entre notre monde (une simple parcelle du cosmos) et l’Infini ineffable (En Sof), il existe dix médiations ou intermondes (sefirot). Tout l’objet de la Cabbale est de connaître cette mystérieuse interface par où l’En Sof se manifeste en se cachant puis, la connaissant, d’agir sur elle (la Cabale développe donc aussi une théurgie, c’est-à-dire un art qui vise à opérer sur les forces médiatrices (de nature spirituelle). Il existe ainsi une théurgie cabalistique qu’il faut strictement distinguer d’une magie cabalistique qui opère sur les forces psychiques et non spirituelles.

En cette réalité complexe, tout correspond, tout interagit… Aussi, la théurgie se fonde sur un complexe système de correspondances pour opérer à partir de ce monde sur les intermondes.

 LRW

Nietzsche, Prologue d’ Ainsi parlait Zarathoustra.

Lorsque Zarathoustra eut atteint sa trentième année, il quitta sa patrie et le lac de sa patrie et s’en alla dans la montagne. Là il jouit de son esprit et de sa solitude et ne s’en lassa point durant dix années. Mais enfin son cœur se transforma, — et un matin, se levant avec l’aurore, il s’avança devant le soleil et lui parla ainsi : « Ô grand astre ! Quel serait ton bonheur, si tu n’avais pas ceux que tu éclaires ?Depuis dix ans que tu viens vers ma caverne : tu te serais lassé de ta lumière et de ce chemin, sans moi, mon aigle et mon serpent. Mais nous t’attendions chaque matin, nous te prenions ton superflu et nous t’en bénissions. Voici ! Je suis dégoûté de ma sagesse, comme l’abeille qui a amassé trop de miel. J’ai besoin de mains qui se tendent. Je voudrais donner et distribuer, jusqu’à ce que les sages parmi les hommes soient redevenus joyeux de leur folie, et les pauvres, heureux de leur richesse. Voilà pourquoi je dois descendre dans les profondeurs, comme tu fais le soir quand tu vas derrière les mers, apportant ta clarté au-dessous du monde, ô astre débordant de richesse ! Je dois disparaître ainsi que toi, me coucher, comme disent les hommes vers qui je veux descendre. Bénis-moi donc, œil tranquille, qui peux voir sans envie un bonheur même sans mesure ! Bénis la coupe qui veut déborder, que l’eau toute dorée en découle, apportant partout le reflet de ta joie ! Vois ! cette coupe veut se vider à nouveau et Zarathoustra veut redevenir homme. » Ainsi commença le déclin de Zarathoustra.

Zarathoustra descendit seul des montagnes, et il ne rencontra personne. Mais lorsqu’il arriva dans les bois, soudain se dressa devant lui un vieillard qui avait quitté sa sainte chaumière pour chercher des racines dans la forêt. Et ainsi parla le vieillard et il dit à Zarathoustra : « Il ne m’est pas inconnu, ce voyageur ; voilà bien des années qu’il passa par ici. Il s’appelait Zarathoustra, mais il s’est transformé. Tu portais alors ta cendre à la montagne ; veux-tu aujourd’hui porter ton feu dans la vallée ? Ne crains-tu pas le châtiment des incendiaires ? Oui, je reconnais Zarathoustra. Son œil est limpide et sur sa lèvre ne se creuse aucun pli de dégoût. Ne s’avance-t-il pas comme un danseur ? Zarathoustra s’est transformé, Zarathoustra s’est fait enfant, Zarathoustra s’est éveillé : que vas-tu faire maintenant auprès de ceux qui dorment ?

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A propos d’un livre Philosophies d’ailleurs de Roger Pol-Droit :

Pourquoi tant d’ignorance et ce si longtemps ? C’est à cette question que tente de répondre l’initiative du philosophe Roger-Pol Droit qui vient de réunir, en deux tomes, une somme de textes qui appartiennent au patrimoine culturel de l’humanité mais que nous ignorons bien souvent, en Occident. Et pour cause : c’est que ces élaborations intellec­tuelles ne relèvent pas des canons de la pensée grecque auxquels nous avons pris l’habitude d’identifier, purement et simplement, la philosophie, comme si seuls les Grecs avaient été capables de réfléchir de manière­ rationnelle. Non, Platon et Aristote, et après eux les Allemands Kant et Hegel n’ont pas le monopole du logos ! La preuve en est ce travail intitulé Philosophies d’ailleurs qui rassemble, dans le premier tome, des textes fondateurs des traditions indienne, chinoise et tibétaine, et, dans le second, des recueils de pensées hébraïques, arabes, persanes et égyptiennes.
Loin de toute démarche différentialiste qui suggérerait que les non-Européens ne se sont jamais posé les grandes questions qui habitent la tradition occidentale, ou alors uniquement sous la forme poétique ou allégorique, cette somme montre, au contraire, que des autres civilisations ont aussi émergé des conceptions qui peuvent prétendre à l’universel par leur cohérence.
Particulièrement intéressante, à ce titre, est la contribution de François Jullien, qui a supervisé le chapitre sur la pensée chinoise et qui montre que les grands débats sur la « bonté » de l’homme, naturelle ou non, si chers à Rousseau, se trouvent déjà chez le penseur chinois Mencius, au IVe siècle avant Jésus-Christ. Sauf que chez les Chinois, les notions de bien et de mal n’émanent pas d’une vision métaphysique mais relèvent plutôt de l’ordre et du désordre.
Un monument d’érudition… Comme le rappelle Jullien, en commentant des textes de Confucius ou du Tao, les Chinois ont moins pensé l’Être en termes d’identité stable que de régulation ou de processus. Quant aux grands débats sur la sagesse, le bonheur ou la vanité de l’action qui ont travaillé les penseurs stoïciens et épicuriens, on en retrouve d’assez comparables chez des penseurs indiens, tel Shankara, dont certains textes issus du Vedanta, au VIIIe siècle ap. J-C, nous sont ici expliqués.

 

 

 

« éprouver de manière cosmique » (Nietzsche, Fragments posthumes du Gai savoir, 11 (7))

« L’ascendance d’un philosophe ne se décide pas par des chartes et des diplômes décernés ou refusés après coup. Elle résulte ab initio de la résolution par laquelle le philosophe se choisit ses prédécesseurs, ses « ancêtres », et se donne comme tâche la revivification de leur pensée. » (Henry CORBIN)

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L’energie consciente

Dans les écoles Shivaïtes du Cachemire de nombreux textes évoquent l’énergie primordiale lovée en notre être. Source infinie de force et de vie, elle ne semble guère préoccuper l’immense majorité des hommes… Peut-être que la lecture d’une petite introduction aux importants travaux de Lilian Silburn sur la question éveillera quelques esprits…

Energie consciente, la kundalini est à l’origine des deux courants qui régissent la vie : prana, énergie vitale, et virya qui anime toutes les ferveurs (amoureuses, artistiques ou mystiques). L’image de Siva « Seigneur de la danse » (nataraja) qui tient le tambourin dont les vibrations sonores font émaner l’univers en engendrant le temps et l’espace, nous permet d’entendre l’essence de cette énergie kundalinienne. Fondamentalement cette énergie est source de tous les rythmes de la vie; ce qu’elle engendre n’est que rythme, aucun niveau ne lui échappe. Manifestant le frémissement divin, elle le réplique partout et de tout temps. « Siva, conscient, libre, d’essence transparente, sans cesse vibre » (Abhinavagupta).
Ainsi l’énergie kundalini n’est que vibration, ondulation vibrante de l’émanation, vibration subtile de haute fréquence. Toutes les formes de vibration (aux fréquences variables) ne sont que des manifestations de l’énergie primordiale, l’énergie Kundalini. La vibration va de pair avec l’ardeur et l’enthousiasme dans toutes les manifestations de la vie; le manque de vibration entraîne l’inertie ainsi que le doute qui sape la vigueur et rend à la fois inefficient et dispersé. La vibration est la vague de la Conscience infinie qui se propage à travers des rythmes comme des ondes…
Tous les aspects du réel ne sont en fait que les rythmes de l’énergie divine et sa vibration omnipénétrante… il n’y a qu’un rythme qui se propage de niveau en niveau. Dans un mouvement inverse et au niveau individuel, la résorption progressive des rythmes dans le grand rythme de Siva est le mouvement secret de l’Eveil, l’ascension de la très vibrante kundalini, la réintégration progressive des différents niveaux qui se résorbent les uns dans les autres. Ainsi, par la reprise complète des rythmes mal coordonnés de l’être, la kundalini retrouve le rythme primordial (spanda) et atteint alors la puissance totale.

LRW

Le bonheur selon le philosophe Louis Lavelle

 » (…) les hommes sont préoccupés surtout de remplir la présence, comme si elle était elle-même un cadre sans contenu. Ainsi ils s’attachent à l’objet présent plutôt qu’à la présence de cet objet. Or, si cet objet est seulement pour nous le moyen de jouir de la présence de l’être, il nous donne, quel qu’il soit, la réalité du tout, puisqu’il ne s’en détache que parce qu’il en est un aspect. Au contraire, si la présence n’est pour nous qu’un moyen d’obtenir la possession de tel objet, rien ne pourra plus nous satisfaire : car cet objet particulier et fugitif, en devenant pour nous une fin, ne peut manquer de nous décevoir ; aussi nous détourne-t-il immédiatement vers d’autres objets particuliers et fugitifs comme lui et nous fait-il osciller sans répit de l’impatience du désir à l’amertume du regret.
C’est une observation familière qu’il n’est point de situation, si humble soit-elle, qui ne permette à l’homme de se donner à lui-même la plus haute destinée spirituelle ; d’autre part, quelle que soit l’étendue sur laquelle son action rayonne, quelle que soit même la durée de sa vie, il peut demeurer intérieurement désemparé et impuissant. C’est que ni la grandeur ni la petitesse des événements visibles auxquels il est mêlé ne contribuent à accroître ou à diminuer son véritable bien, qui réside dans l’intimité de son contact avec l’être. Bien plus, ces évènements n’ont de grandeur et de petitesse que selon l’échelle de notre ambition : ils nous rendent également mécontents si nous ne nous attachons qu’à ce qui les distingue, c’est-à-dire à leur réalité apparente, et si nous sommes impropres à saisir en eux la présence du tout à l’intérieur duquel il n’en est point qui ne nous donne accès. Mais il faut alors qu’ils cessent pour nous d’être des choses pour devenir les instruments d’une opération qui nous permet d’aiguiser et d’approfondir indéfiniment le sentiment de notre communion avec l’être et pour ainsi dire de notre filiation à son égard. Ainsi comme on le voit et par une sorte de paradoxe, c’est l’indifférence à tout objet qui donne à chaque objet sa valeur absolue ».

Louis Lavelle (1883-1951), professeur de philosophie au Collège de France.

Dits de Lao-Tse

« Ceux de Jadis étaient des Maîtres habiles, ils étaient en union secrète avec les forces invisibles. Si profonds qu’on ne saurait les connaître; c’est pourquoi l’on ne peut qu’à grande peine décrire leur aspect extérieur.

Hésitants comme qui traverse un fleuve en hiver, prudents comme qui redoute de toutes parts ses voisins, réservés comme des invités, s’effaçant comme glace fondante, simples comme matière brute, ils étaient vastes comme la vallée, sans plus de transparence que l’opacité même.

Qui sait (comme eux) dans le silence éclairer peu à peu les ténèbres ?

Qui sait (comme eux) peu à peu à la longue, engendrer la sérénité ? Celui qui reste dans cette voie ne désire nulle abondance de biens. Car c’est seulement parce qu’il est démuni, qu’il peut être humble, éviter le nouveau, et atteindre l’accomplissement ».

(Lao-Tseu, Tao Te King, XV)

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Yoga et philosophie

Le Yoga n’est pas cette gymnastique à quoi on le réduit en Europe et aux USA… C’est la dimension pratique du Samkhya, l’un des six grands systèmes philosophiques de l’Inde.

Le travail sur les postures n’est qu’une technique parmi d’autres… L’ensemble des techniques proposées par Patanjali en son traité Yoga-Sutras a pour but d’opérer une remontée à la source de la conscience.

François Chenet, professeur de philosophie indienne à Paris IV, vous l’explique clairement dans la vidéo suivante :

 

 

Rainer Maria Rilke

L’un entend plus, l’autre moins, la puissante mélodie de l’arrière-fond.

Beaucoup ne l’entendent plus du tout.
Eux sont comme des arbres qui ont oublié leurs racines.
Beaucoup n’ont pas le temps de l’écouter.
Ce sont des pauvres sans patrie,
Qui ont perdu le sens de l’existence.
Ils tapent sur les touches des jours
Et jouent toujours la même monotone note diminuée.

Il faut avoir démêlé la ligne vivante qui porte les autres.
Il faut avoir oublié le beaucoup pour l’amour de l’important.

Une fois qu’on a découvert la mélodie de l’arrière-plan,
On n’est plus indécis dans ses mots ni obscur dans ses décisions.
C’est une certitude tranquille
Née de la simple conviction de faire partie d’une mélodie,
Donc de posséder de plein droit une place déterminée
Et d’avoir une tâche déterminée au sein d’une vaste œuvre
Où le plus infime vaut exactement le plus grand.

Rainer Maria Rilke

 

Ma Virgilio mi disse : « Che pur guate ? Perché la vista tua pur si soffolge là giù tra l’ombre triste smozzicate ? (…) E già la luna è sotto i nostri piedi; lo tempo è poco omai che n’è concesso, e altro è da veder che tu non vedi » (Dante, Divina Commedia, Inferno, Canto XXIX)

Mais Virgile me dit : « Que regardes-tu donc ? Pourquoi ta vue se fixe-t-elle ainsi, là en bas parmi les ombres douloureuses et mutilées ? Déjà la lune est sous nos pieds, et désormais il ne nous est plus accordé que peu de temps : il y a autre chose à voir que tu ne vois pas. »

Hetty Hillesum (1914-1943)

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Hetty Hillesum (1914-1943)

« La plupart des gens ont une vision conventionnelle de la vie […] il faut avoir le courage de se détacher de tout, de toutes normes […] il faut oser faire le grand bond dans le cosmos : alors la vie devient infiniment riche, elle déborde de dons, même au fond de la détresse »

« Même si on ne nous laisse qu’une ruelle exiguë à arpenter, au-dessus d’elle il y aura toujours le ciel tout entier »

« Notre unique obligation morale, c’est de défricher en nous-mêmes de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu’à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y a de paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition. »

« Tout suit son propre rythme intérieur, il faut apprendre aux gens à écouter ce rythme, c’est la chose la plus importante qu’une personne puisse apprendre dans la vie. »

« Quand je cesse d’être sur mes gardes pour m’abandonner à moi-même, me voilà tout à coup reposant contre la poitrine nue de la vie »

« Relâcher son emprise crispée sur la journée. Je crois que jusque dans leurs nuits, beaucoup de gens gardent serré dans leurs griffes avides/affamées un morceau de la journée. Ce devrait être chaque soir un geste d’abandon et de détente: laisser aller la journée, avec tout ce qu’elle a comporté. Et se résigner à tout ce qu’on n’a pas pu mener à bien dans la journée, en sachant qu’une nouvelle journée va venir. Il faut aborder la nuit avec pour ainsi dire les mains vides, ouvertes, dont on a laissé la journée glisser. Alors seulement on peut vraiment se reposer. Et dans ces mains vides et reposées, qui n’ont rien souhaité retenir et où il n’y a plus un seul désir, on reçoit en se réveillant, une nouvelle journée ».

« En moi un immense silence, qui ne cesse de croître. Tout autour, un flux de paroles qui vous épuisent parce qu’elles n’expriment rien. Il faut être toujours plus économe de paroles insignifiantes pour trouver les quelques mots dont on a besoin. Le silence doit nourrir de nouvelles possibilités d’expression. »

 

« La philosophie est essentiellement métaphysique; celui qui s’y adonne doit par conséquent en attendre le bouleversement de son existence » (Philippe Perrot)

 

Le Graal et la métaphysique

Par-delà les explications religieuses, historiques ou littéraires, le Graal se rattache à une tradition métaphysique. C’est, ici, un symbole qui exprime une réalité d’un ordre supérieur, un centre à conquérir. Ce centre est intérieur et de nature spirituelle. La lumière le caractérise (« pierre de lumière »  in Wolfram von Eschenbach) ainsi que la « Vie » surnaturelle auquel il introduit. Il a cependant un aspect ambivalent puisqu’il peut agir comme une sorte de gouffre, le « siège vide » ou « treizième siège » sous lequel s’ouvre l’abîme (sauf pour Parsifal – symbole de celui qui sait dépasser ce danger : « extraire l’épée de la pierre » en étant apte à supporter les forces en jeu). Ce dernier point semble indiquer que le centre recherché sera force de destruction ou force vivifiante selon la qualité de celui ou de celle qui s’en approche… Le Graal, « pierre du centre », « pierre des rois », symboliserait ici une force primordiale qui doit être assumée sous peine de « brûler » celui qui n’en est pas digne (l’orgueilleux, l’inconstant).  Pour qui passe l’épreuve s’ouvre ensuite un chemin de reconquête vers un état primordial que symbolise, dans d’autres traditions, le « paradis terrestre ».

LRW

 

 

« Supposons donc maintenant que nous sommes endormis, et que toutes ces particularités-ci savoir, que nous ouvrons les yeux, que nous remuons la tête, que nous étendons les mains, et choses semblables, ne sont que de fausses illusions; et pensons que peut-être nos mains ni tout notre corps ne sont pas tels que nous les voyons » (Descartes, Première Méditation)

Husserl, affirmait que le point de départ de toute philosophie devait nécessairement être cherché « dans une méditation d’un type cartésien (…) Philosopher, pour Descartes, c’est s’abstenir de toute affirmation préliminaire sur la nature des choses, c’est se retirer dans une solitude intérieure, c’est obtenir le contact avec le réel en découvrant en soi la présence d’une pensée douée d’une initiative propre et qui, en s’exerçant, enveloppe peu à peu tout l’univers dans sa lumière. Il y a dans le système cartésien bien des éléments périssables : mais on peut dire que nul homme n’a dégagé d’une manière aussi ferme et aussi aiguë cette « obligation d’intériorité » qui s’impose comme une exigence essentielle aux philosophes de tous les pays et de tous les temps.

 La présence totale

« Nous voudrions montrer que le propre de la pensée n’est pas, comme on le croit, de nous séparer du monde, mais de nous y établir, qu’au lieu de nous resserrer sur nous-même, elle nous découvre l’immensité du réel dont nous ne sommes qu’une parcelle, mais qui est soutenue et non point écrasée par le Tout où elle est appelée à vivre. En elle et dans le Tout, c’est le même être qui est présent, sous une forme tantôt participée et tantôt participante ; c’est la même lumière qui nous découvre tantôt sa face éclairante et tantôt sa face éclairée ; c’est le même acte qui s’exerce tantôt en nous, tantôt sans nous, et qui nous rend comptable et responsable à chaque instant de notre propre existence, en même temps que de celle du Tout.
C’est, il nous semble, une sorte de postulat commun à la plupart des esprits que notre vie s’écoule au milieu des apparences et que nous ne saurons jamais rien de l’Être lui-même : ainsi, comment cette vie n’aurait-elle pas à nos yeux un caractère de frivolité ? Elle fait de nous les spectateurs d’un monde illusoire qui ne cesse de se former et de se dissoudre devant notre regard et derrière lequel nous soupçonnons un autre monde, le seul qui soit réel, mais avec lequel nous n’avons point de contact. Dès lors, il est naturel que la conscience, selon son degré de profondeur, se contente du scepticisme ou se laisse envahir par la détresse. La vie ne peut reprendre confiance en elle-même, elle ne peut acquérir la gravité, la force et la joie, que si elle est capable de s’inscrire dans un absolu qui ne lui manquera jamais parce qu’il lui est tout entier présent et dans lequel elle s’ouvre une perspective, elle trace un sillon, qui sont la marque et la mesure de ses mérites. Elle ne perd pas cette angoisse d’exister, qui est inséparable d’une existence que chacune de nos actions doit nous donner à nous-même : mais cette angoisse n’exprime rien de plus que la tension suprême de son espérance.
Nous pensons donc que c’est dans une ontologie, ou, plus radicalement encore, dans une expérience de l’Être, que la pensée la plus timide et l’action la plus humble puisent leur origine, leur possibilité et leur valeur. Mais nous connaissons bien toutes les défiances auxquelles l’idée d’une primauté de l’Être, par rapport à tous ses modes, ne manquera point de se heurter : car d’abord, on regarde presque toujours l’Être comme statique, achevé et tout fait, comme un objet pur que le moi pourrait peut-être constater, mais non point modifier, ni entamer. Cependant, si la loi de participation nous oblige, au contraire, à nous insérer nous-même dans l’Être par une opération toujours limitée et imparfaite, qui fait apparaître, sous la forme d’un objet actuel ou possible, justement ce qui lui répond, mais ce qui la surpasse, c’est que l’Être total ne peut lui-même être défini que comme un sujet pur, un Soi universel, un acte qui ne trouve en lui, ni hors de lui, la limitation d’un état ni celle d’un objet. Loin d’être la mort de la conscience, il en est la vie indivisiblement transcendante et immanente. Aussi n’y a-t-il que Dieu qui ait jamais pu dire : « Je suis celui qui est. » Continuer la lecture de «  »

 

ET PUIS, JE M’ARRETAI

Dialogue en un acte 

Scène 1

La gare de Saint-Laud à Angers en début de soirée.

Monologue intérieur d’Alexandre

Et puis, je m’arrêtai. Je m’arrêtai net au milieu du couloir. De chaque côté de mes bras immobiles, les gens pressés continuaient à poursuivre ce que je venais d’abandonner : l’ailleurs. Étais-je le seul à ne plus vouloir ainsi courir ? Rien ne semblait a priori freiner l’incessant flot des voyageurs vomi du souterrain. Toujours statufié au milieu du passage, je découvrais un temps long et plein que seuls quelques coudes perdus venaient parfois interrompre. C’était le temps du regard lucide et détaché. Le voilà. Il était là.

Il devait maintenant se faire tard. Les voyageurs étaient plus rares, le mouvement de leurs vagues plus léger. Dans mon dos, le froid de la nuit descendait les marches de la sortie nord de la gare Saint-Laud. Pas envie de bouger pourtant. Pas envie d’avancer le pas sans en changer à jamais son rythme et son but. Je savais l’instant solennel comme l’importance de la question qui m’assaillait. Que pouvais-je bien faire de ma vie compte tenu de cette évidence : le monde dans lequel j’avais été jeté, errait, en l’impasse par lui-même dessinée, et nous perdait avec lui. A quoi pouvais-je bien désormais employer mes forces en ce monde ? A réécrire ce qui fut déjà brillamment dénoncé, de Nietzsche à Guénon ? A démontrer aux élites vulgaires et complices, les effets mortifères d’une vision du monde mécaniste à la fois oublieuse de l’infinitude de nos âmes et de la finitude de la terre ? A crier ma rage à l’égard des forces de l’argent trop heureuses de trouver en cette vision du réel une caution intellectuelle pour leurs matérielles turpitudes ? A pleurer cet immense gâchis sous les rires gras des consommateurs abrutis ? Aucune prétention à cet égard… Et moins encore, je n’avais envie d’imposer quoi que ce soit à quiconque quand moi-même je me savais si profondément engourdi dans le mental et ses rêves. La seule option qui se dessinait maintenant dans la gare presque vide de ses habituelles marionnettes consistait à ne plus en être.

Ne plus en être… L’idée m’accompagnait encore tandis que je retrouvais les trottoirs d’Angers qu’une pluie froide habillait de miroirs. Le retrait du monde et de ses jeux illusoires, l’abandon des masques et des espoirs, ce grand départ pour la radicalité d’une aventure intérieure et solitaire m’avait toujours fasciné. Il m’était même arrivé d’y rêver comme l’on aime à se pencher au dessus du vide pour y goûter la puissance du vertige. Ce soir là, pourtant, fuir le mensonge n’était plus un songe, seconde après seconde, l’évidence balayait mes dernières réticences.

 

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« Il est une réalité située hors du monde et qui échappe à toutes les facultés humaines excepté l’attention et l’amour (…) C’est d’elle que descend tout le bien qui peut exister dans ce monde, toute beauté, toute vérité, toute justice, toute légitimité, tout ordre, toute subordination de la conduite humaine à des obligations »

Simone Weil, philosophe, 1909-1943

Etrange navire

Comme tout un chacun, un jour, sans me souvenir du lieu et de la date de mon embarquement, j’ai commencé par comprendre que, vaille que vaille, en l’étrange navire de nos corps respectifs, il me fallait voguer au gré des courants et des vents sans boussole ni carte. Autour de moi, pour toutes indications, mes aînés répétaient ce que leur avait communiqué leurs aînés et dessinaient, une fois encore, le schéma d’un monde où il ne s’agissait pour chacun que de trouver sa place afin de profiter des «plaisirs de la vie» avant l’inéluctable fin programmée. Cette ‘Weltanschauung’ était des plus sommaire. Le monde strictement matériel et sensible, « libre des croyances arriérées », offrait à qui voulait en jouir quelques joies qu’entrecoupaient d’inévitables peines. Quant à la mort entendue comme fin définitive, elle conditionnait fortement la civilisation de ces croyants : nos actes n’ayant aucune incidence sur un au-delà censé être fictif, il ne restait plus qu’à en profiter au mieux… Matérialisme, frénésie, individualisme et angoisse face à l’absurdité en résultaient selon les caractères. C’était là une culture, notre héritage… Une culture en vérité bien pauvre que la lecture des philosophes grecs (de Platon à Plotin), occidentaux (de Maître Eckhart à Simone Weil) iraniens (de Sohravardi à Molla Sadra) et indiens (de Shankara à Abhinavagupta) permet heureusement de prolonger pour qui veut vivre pleinement l’aventure humaine.

LRW

« Etre un philosophe, c’est prendre la route, parce que ce n’est pas se contenter d’une théorie sur le monde, pas même d’une réforme ou d’une illusoire transformation des conditions de ce monde. C’est viser à la transformation de soi-même, à la métamorphose intérieure » (Henry Corbin)

« J’écris dans l’espérance de découvrir quelques phrases, juste quelques phrases, seulement quelques phrases qui soient assez claires et honnêtes pour briller autant qu’une petite feuille d’arbre vernie par la lumière et brossée par le vent »

« L’arbre est devant la fenêtre du salon. Je l’interroge chaque matin : quoi de neuf aujourd’hui ? La réponse vient sans tarder, donnée par des centaines de feuilles : Tout »

« Ce qui est blessé en nous demande asile aux plus petites choses de la terre et le trouve »

« Il y a une naissance simultanée de nos yeux et du monde, un sentiment de ‘premières fois’ où ce qui regarde et ce qui est regardé se donnent le jour »

Christian Bobin, in Présence Pure

« Je leur parlerai de ce qu’il y a de plus méprisable au monde, je veux dire du « Dernier Homme ».
Et Zarathoustra parla au peuple en ces termes
« Il est temps que l’homme se fixe un but. Il est temps que l’homme plante le germe de son espérance suprême.
Son sol est encore assez riche pour cela. Mais ce sol, un jour, de pauvre et débile, ne pourra plus donner naissance à un grand arbre.
Hélas! le temps approche où l’Homme ne lancera plus par-delà l’humanité la flèche de son désir, où la corde de son arc aura désappris de vibrer.
Je vous le dis, il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante. Je vous le dis, vous avez encore du chaos en vous.
Hélas ! Le temps vient où l’homme deviendra incapable d’enfant une étoile dansante. Hélas ! ce qui vient, c’est l’époque de l’homme méprisable entre tous, qui ne saura même plus se mépriser lui-même
Voici, je vais vous montrer le Dernier Homme:
« Qu’est-ce qu’aimer? Qu’est-ce que créer? Qu’est-ce que désirer? Qu’est-ce qu’une étoile? » Ainsi parlera le Dernier Homme, en clignant de l’ oeil.
La terre alors sera devenue exiguë, on y verra sautiller le Dernier Homme qui rapetisse toute chose. Son engeance est aussi indestructible que celle du puceron; le Dernier Homme est celui qui vivra le longtemps.
« Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes en clignant de l’oeil.
Ils auront abandonné les contrées où la vie est dure ; car on a besoin de la chaleur. On aimera encore son prochain et l’on se frottera contre lui, car il faut de la chaleur.
La maladie, la méfiance leur paraîtront autant de péchés ; on n’a qu’à prendre garde où l’on marche ! Insensé qui trébuche encore sur les pierres ou sur les hommes !
Un peu de poison de temps à autre ; cela donne des rêves agréables; beaucoup de poison pour finir, afin d’avoir une mort agréable.
On travaillera encore, car le travail distrait. Mais on aura soin cette distraction ne devienne jamais fatigante.
On ne deviendra plus ni riche ni pauvre; c’est trop pénible. Qui voudra encore gouverner? Qui donc voudra obéir? L’un et l’autre trop pénibles.
Pas de berger et un seul troupeau ! Tous voudront la même chose pour tous, seront égaux; quiconque sera d’un sentiment différent entrera volontairement à l’asile des fous. Jadis tout le monde était fou », diront les plus malins, en clignant de l’oeil.
On sera malin, on saura tout ce qui s’est passé jadis; ainsi l’on aura de quoi se gausser sans fin. On se chamaillera encore, mais on se réconcilie bien vite, de peur de se gâter la digestion.
On aura son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit; mais on révérera la santé.
« Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes, en clignant de l’oeil ».

Ici prit fin le premier discours de Zarathoustra qu’on appelle aussi le prologue : car à ce moment les cris et l’hilarité de la foule l’interrompirent. « Donne-nous ce Dernier Homme, ô Zarathoustra, criaient-ils; fais de nous ces Derniers Hommes ! Et garde pour toi ton Surhumain ! » Et tout le peuple exultait et faisait entendre des claquements de langue. Mais Zarathoustra en fut affligé et se dit en son coeur: « Ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qui convient à ces oreilles ».

Nietzsche, Ansi parlait Zarathoustra (1883-1885)

La gouvernance par les nombres

« Depuis les débuts des Temps modernes, le vieil idéal grec d’une cité régie par les lois et non par les hommes a pris une forme nouvelle : celui d’un gouvernement conçu sur le modèle de la machine. […] Ce mouvement avait été engagé par la planification soviétique qui, la première, a réduit la loi à une fonction instrumentale de mise en œuvre d’un calcul d’utilité. Il s’approfondit avec l’imaginaire cybernétique, qui impose une vision réticulaire du monde naturel et humain et tend à effacer la différence entre l’homme, l’animal et la machine, saisis comme autant de systèmes homéostatiques communiquant les uns avec les autres (…) À ce nouvel imaginaire correspond le passage du libéralisme économique – qui plaçait le calcul économique sous l’égide de la loi – à l’ultralibéralisme, qui place la loi sous l’égide du calcul économique. Étendu à toutes les activités humaines, le paradigme du Marché occupe désormais la place de Norme fondamentale à l’échelle du globe. Le capitalisme a ainsi muté en un anarcho-capitalisme qui efface les frontières, soumet les états et démantèle les règles protectrices, des trois marchandises fictives identifiées par Karl Polanyi : la nature, le travail et la monnaie (…) »Lorsque l’Etat n’assume plus son rôle de garant de l’identité et de la sécurité physique et économique des personnes, les hommes n’ont plus d’autre issue que de rechercher cette garantie ailleurs – dans des appartenances claniques, religieuses, ethniques ou mafieuses – et de faire allégeance à plus fort qu’eux. Ces réseaux d’allégeance se déploient aujourd’hui à tous les niveaux de l’activité humaine, sous des formes légales ou illégales. »

Alain Supiot, professeur de droit et de philosophie au Collège de France (La gouvernance par les nombres, 2015)

 

« Tristan und Isolde : l’oeuvre capitale, sans équivalent dans la musique ni dans aucun art » (Nietzsche, Lettre à Carl Fuchs, 27 décembre 1888)

« Aujourd’hui encore, je cherche en vain une oeuvre qui ait la même dangereuse fascination, la même effrayante et suave infinitude que Tristan – et je la cherche en vain dans tous les arts » (Nietzsche, fragment d’Ecce Homo)

L’âme-hors

 

L’âme-hors dès cette vie là : une visée pour le véritable philosophe selon Platon (avant que l’inévitable Passage ne le réalise à sa façon)

Un extrait du PHEDON (64a)  :

— Laisse-le dire, répéta Socrate. Mais il est temps que je vous rende compte, à vous qui êtes mes juges, des motifs qui me font croire qu’un homme qui a réellement passé sa vie à philosopher a raison d’avoir confiance au moment de mourir et d’espérer qu’il aura là-bas des biens infinis, dès qu’il aura terminé sa vie. Comment cela peut se réaliser, Simmias et Cébès, c’est ce que je vais essayer de vous expliquer.
IX. — Il semble bien que le vulgaire ne se doute pas qu’en s’occupant de philosophie comme il convient, on ne fait pas autre chose que de rechercher la mort et l’état qui la suit. S’il en est ainsi, tu reconnaîtras qu’il serait absurde de ne poursuivre durant toute sa vie d’autre but que celui-là et, quand la mort se présente, de se rebeller contre une chose qu’on poursuivait et pratiquait depuis longtemps. »
Sur quoi Simmias s’étant mis à rire : « Par Zeus, Socrate, dit-il, tu m’as fait rire, malgré le peu d’envie que j’en avais tout à l’heure. C’est que je suis persuadé que la plupart des gens, s’ils t’entendaient, croiraient que tu as parfaitement raison de parler ainsi des philosophes, et que les gens de chez nous conviendraient avec toi, et de bon coeur, que réellement les philosophes sont déjà morts et qu’on sait fort bien qu’ils n’ont que ce qu’ils méritent.
— Et ils diraient la vérité, Simmias, sauf en ceci : qu’on sait bien, car ils ne savent pas du tout en quel sens les vrais philosophes sont déjà morts, en quel sens ils méritent de mourir et de quelle mort. Mais parlons entre nous, et envoyons promener ces gens-là. Nous croyons, n’est-ce pas, que la mort est quelque chose ?
— Certainement, dit Simmias, qui prit alors la parole.
— Est-ce autre chose que la séparation de l’âme d’avec le corps ? On est mort, quand le corps, séparé de l’âme, reste seul, à part, avec lui-même, et quand l’âme, séparée du corps, reste seule, à part, avec elle-même. La mort n’est pas autre chose que cela, n’est-ce pas ?
— Non, c’est cela, dit Simmias.
— Vois à présent, mon bon, si tu seras du même avis que moi. Ce que je vais dire nous aidera, je pense, à connaître l’objet de notre examen. Te paraît-il qu’il soit d’un philosophe de rechercher ce qu’on appelle les plaisirs comme ceux du manger et du boire ?
— Pas du tout, Socrate, dit Simmias.
— Et ceux de l’amour ?
— Nullement.
— Et les soins du corps, crois-tu que notre philosophe en fera grand cas ? Crois-tu qu’il tienne à se distinguer par la beauté des habits et des chaussures et par les autres ornements du corps, ou qu’il dédaigne tout cela, à moins qu’une nécessité pressante ne le contraigne à en faire usage ?
— Je crois qu’il le dédaigne, dit-il s’il est véritablement philosophe.
— Il te paraît donc, en général, dit Socrate, que l’activité d’un tel homme ne s’applique pas au corps, qu’elle s’en écarte au contraire autant que possible et qu’elle se tourne vers l’âme.
— Oui.
— Voilà donc un premier point établi : dans les circonstances dont nous venons de parler, nous voyons que le philosophe s’applique à détacher le plus possible son âme du commerce du corps, et qu’il diffère en cela des autres hommes ?
— Manifestement.
— Et la plupart des hommes, Simmias, s’imaginent que, lorsqu’on ne prend pas plaisir à ces sortes de choses et qu’on n’en use pas, ce n’est pas la peine de vivre, et que l’on n’est pas loin d’être mort quand on ne se soucie pas du tout des jouissances corporelles.
— Rien de plus vrai que ce que tu dis. Continuer la lecture de «  »

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« Il y a l’hermétisme où l’on n’entre pas parce qu’il est fermé, celui ou l’on entre et qui vous enferme, celui qui vous invite à entrer pour ouvrir ce qui est fermé  » (Antonin Artaud)

« L’intellect » extra-mental d’un Maître Eckhart n’est pas l’intelligence-raison d’essence neuronale mais qui veut bien l’entendre ?

« Comment faire comprendre l’intérêt d’une connaissance toute spéculative à des gens pour qui l’intelligence n’est qu’un moyen d’agir sur la matière et de la plier à des fins pratiques, et pour qui la science, dans le sens restreint où ils l’entendent, vaut surtout dans la mesure où elle est susceptible d’aboutir à des applications industrielles ? Nous n’exagérons rien ; il n’y a qu’à regarder autour de soi pour se rendre compte que telle est bien la mentalité de l’immense majorité de nos contemporains ; et l’examen de la philosophie, à partir de Bacon et de Descartes, ne pourrait que confirmer encore ces constatations. Nous rappellerons seulement que Descartes a limité l’intelligence à la raison, qu’il a assigné pour unique rôle à ce qu’il croyait pouvoir appeler métaphysique de servir de fondement à la physique, et que cette physique elle-même était essentiellement destinée, dans sa pensée, à préparer la constitution des sciences appliquées, mécanique, médecine et morale, dernier terme du savoir humain tel qu’il le concevait ; les tendances qu’il affirmait ainsi ne sont-elles pas déjà celles-là mêmes qui caractérisent à première vue tout le développement du monde moderne ? Nier ou ignorer toute connaissance pure et supra-rationnelle, c’était ouvrir la voie qui devait mener logiquement, d’une part, au positivisme et à l’agnosticisme, qui prennent leur parti des plus étroites limitations de l’intelligence et de son objet, et, d’autre part, à toutes les théories sentimentalistes et volontaristes, qui s’efforcent de chercher dans l’infra-rationnel ce que la raison ne peut leur donner. En effet, ceux qui, de nos jours, veulent réagir contre le rationalisme, n’en acceptent pas moins l’identification de l’intelligence tout entière avec la seule raison, et ils croient que celle-ci n’est qu’une faculté toute pratique, incapable de sortir du domaine de la matière ; Bergson a écrit textuellement ceci : « L’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils (sic), et d’en varier indéfiniment la fabrication »1. Et encore : « L’intelligence, même quand elle n’opère plus sur la matière brute, suit les habitudes qu’elle a contractées dans cette opération : elle applique des formes qui sont celles mêmes de la matière inorganisée. Elle est faite pour ce genre de travail. Seul, ce genre de travail la satisfait pleinement. Et c’est ce qu’elle exprime en disant qu’ainsi seulement elle arrive à la distinction et à la clarté »2. À ces derniers traits, on reconnaît sans peine que ce n’est point l’intelligence elle-même qui est en cause, mais tout simplement la conception cartésienne de l’intelligence, ce qui est bien différent ; et, à la superstition de la raison, la « philosophie nouvelle », comme disent ses adhérents, en substitue une autre, plus grossière encore par certains côtés, la superstition de la vie. Le rationalisme, impuissant à s’élever jusqu’à la vérité absolue, laissait du moins subsister la vérité relative ; l’intuitionnisme contemporain rabaisse cette vérité à n’être plus qu’une représentation de la réalité sensible, dans tout ce qu’elle a d’inconsistant et d’incessamment changeant ; enfin, le pragmatisme achève de faire évanouir la notion même de vérité en l’identifiant à celle d’utilité, ce qui revient à la supprimer purement et simplement. Si nous avons un peu schématisé les choses, nous ne les avons nullement défigurées, et, quelles qu’aient pu être les phases intermédiaires, les tendances fondamentales sont bien celles que nous venons de dire ; les pragmatistes, en allant jusqu’au bout, se montrent les plus authentiques représentants de la pensée occidentale moderne : qu’importe la vérité dans un monde dont les aspirations, étant uniquement matérielles et sentimentales, et non intellectuelles, trouvent toute satisfaction dans l’industrie et dans la morale, deux domaines où l’on se passe fort bien, en effet, de concevoir la vérité ? Sans doute, on n’en est pas arrivé d’un seul coup à cette extrémité, et bien des Européens protesteront qu’ils n’en sont point encore là ; mais nous pensons surtout ici aux Américains, qui en sont à une phase plus « avancée », si l’on peut dire, de la même civilisation : mentalement aussi bien que géographiquement, l’Amérique actuelle est vraiment l’« Extrême-Occident » ; et l’Europe suivra, sans aucun doute, si rien ne vient arrêter le déroulement des conséquences impliquées dans le présent état des choses. » (René Guénon)

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MAITRE ECKHART (1260-1327)

« Maître Eckhart attire. La radicalité de sa pensée et la force de sa langue fascinent aujourd’hui encore. Son destin tragique émeut : sa mort en Avignon, son procès d’inquisition et sa condamnation par sa propre Eglise (…) Kierkegaard  écrit : ‘En vérité, il existe une chose qui s’oppose plus violemment au christianisme et à l’essence du christianisme que toute hérésie, que toute scission : c’est de jouer le christianisme’. Jouer le christianisme signifiait pour le philosophe Kierkegaard ôter au christianisme son opposition au monde, lui conférer une harmonie et lui enlever l’ascèse, la pauvreté, le renoncement au pouvoir et à la richesse. Christianisme radical, non joué, renoncement au monde et pauvreté ont beaucoup à voir avec Maître Eckhart (…) De manière exploratoire, je demande une mise entre parenthèse du concept de mystique, pour tenter de lire Eckhart comme philosophe du christianisme. (…) Eckhart énonce les prémisses d’une réforme radicale de l’existence. L’homme doit enfin saisir qu’il est un être relationnel : il devient ce qu’il conçoit, il devient ce qu’il veut. L’homme doit reconnaître sa noblesse et la former (…) il enseigne que l’âme a une unité plus forte avec ce qu’elle désire, sait et aime qu’avec son organisme psychophysique. Elle est cela même avec quoi elle se met conséquemment en relation (…) Avec Eckhart, un orage purifiant s’abat sur la multiplicité confuse des énoncés sur Dieu liés à des représentations : le peuple dit que Dieu a créé le monde, Eckhart affirme que l’être s’établit sans cesse nouvellement dans le présent; le peuple pense que Dieu a produit le monde hors de lui, Eckhart dit qu’il l’a établi en lui-même. » (Kurt Flasch, professeur allemand de Philosophie médiévale).

Quelques citations de Maître Eckhart :

« L’homme extérieur est la porte battante, l’homme intérieur est le gond immobile »

« On pourrait admettre que le monde ait existé de toute éternité et aussi que Dieu ne l’ait pas créé; en fait, il a créé le monde dans le premier instant d’éternité dans lequel Dieu lui-même est et EST Dieu »

« Toutes les créatures sont un pur néant. Non pas une petite chose ou quelque chose mais vraiment un pur néant. Ce qui n’a pas d’être, en fait, n’existe pas, et toutes les créatures n’ont pas d’être, parce qu’elles dépendent de la présence de Dieu » Continuer la lecture de «  »

 » S’il est vrai que la philosophie grecque a fondé une rationalité dans laquelle nous nous reconnaissons, elle soutenait toujours qu’un sujet ne pouvait avoir accès à la vérité à moins de réaliser d’abord sur lui un certain travail qui le rendrait susceptible de connaître la vérité. » (Michel Foucault)