Etrange navire

Comme tout un chacun, un jour, sans me souvenir du lieu et de la date de mon embarquement, j’ai commencé par comprendre que, vaille que vaille, en l’étrange navire de nos corps respectifs, il me fallait voguer au gré des courants et des vents sans boussole ni carte. Autour de moi, pour toutes indications, mes aînés répétaient ce que leur avait communiqué leurs aînés et dessinaient, une fois encore, le schéma d’un monde où il ne s’agissait pour chacun que de trouver sa place afin de profiter des «plaisirs de la vie» avant l’inéluctable fin programmée. Cette ‘Weltanschauung’ était des plus sommaire. Le monde strictement matériel et sensible, « libre des croyances arriérées », offrait à qui voulait en jouir quelques joies qu’entrecoupaient d’inévitables peines. Quant à la mort entendue comme fin définitive, elle conditionnait fortement la civilisation de ces croyants : nos actes n’ayant aucune incidence sur un au-delà censé être fictif, il ne restait plus qu’à en profiter au mieux… Matérialisme, frénésie, individualisme et angoisse face à l’absurdité en résultaient selon les caractères. C’était là une culture, notre héritage… Une culture en vérité bien pauvre que la lecture des philosophes grecs (de Platon à Plotin), occidentaux (de Maître Eckhart à Simone Weil) iraniens (de Sohravardi à Molla Sadra) et indiens (de Shankara à Abhinavagupta) permet heureusement de prolonger pour qui veut vivre pleinement l’aventure humaine.

LRW