La présence totale

« Nous voudrions montrer que le propre de la pensée n’est pas, comme on le croit, de nous séparer du monde, mais de nous y établir, qu’au lieu de nous resserrer sur nous-même, elle nous découvre l’immensité du réel dont nous ne sommes qu’une parcelle, mais qui est soutenue et non point écrasée par le Tout où elle est appelée à vivre. En elle et dans le Tout, c’est le même être qui est présent, sous une forme tantôt participée et tantôt participante ; c’est la même lumière qui nous découvre tantôt sa face éclairante et tantôt sa face éclairée ; c’est le même acte qui s’exerce tantôt en nous, tantôt sans nous, et qui nous rend comptable et responsable à chaque instant de notre propre existence, en même temps que de celle du Tout.
C’est, il nous semble, une sorte de postulat commun à la plupart des esprits que notre vie s’écoule au milieu des apparences et que nous ne saurons jamais rien de l’Être lui-même : ainsi, comment cette vie n’aurait-elle pas à nos yeux un caractère de frivolité ? Elle fait de nous les spectateurs d’un monde illusoire qui ne cesse de se former et de se dissoudre devant notre regard et derrière lequel nous soupçonnons un autre monde, le seul qui soit réel, mais avec lequel nous n’avons point de contact. Dès lors, il est naturel que la conscience, selon son degré de profondeur, se contente du scepticisme ou se laisse envahir par la détresse. La vie ne peut reprendre confiance en elle-même, elle ne peut acquérir la gravité, la force et la joie, que si elle est capable de s’inscrire dans un absolu qui ne lui manquera jamais parce qu’il lui est tout entier présent et dans lequel elle s’ouvre une perspective, elle trace un sillon, qui sont la marque et la mesure de ses mérites. Elle ne perd pas cette angoisse d’exister, qui est inséparable d’une existence que chacune de nos actions doit nous donner à nous-même : mais cette angoisse n’exprime rien de plus que la tension suprême de son espérance.
Nous pensons donc que c’est dans une ontologie, ou, plus radicalement encore, dans une expérience de l’Être, que la pensée la plus timide et l’action la plus humble puisent leur origine, leur possibilité et leur valeur. Mais nous connaissons bien toutes les défiances auxquelles l’idée d’une primauté de l’Être, par rapport à tous ses modes, ne manquera point de se heurter : car d’abord, on regarde presque toujours l’Être comme statique, achevé et tout fait, comme un objet pur que le moi pourrait peut-être constater, mais non point modifier, ni entamer. Cependant, si la loi de participation nous oblige, au contraire, à nous insérer nous-même dans l’Être par une opération toujours limitée et imparfaite, qui fait apparaître, sous la forme d’un objet actuel ou possible, justement ce qui lui répond, mais ce qui la surpasse, c’est que l’Être total ne peut lui-même être défini que comme un sujet pur, un Soi universel, un acte qui ne trouve en lui, ni hors de lui, la limitation d’un état ni celle d’un objet. Loin d’être la mort de la conscience, il en est la vie indivisiblement transcendante et immanente. Aussi n’y a-t-il que Dieu qui ait jamais pu dire : « Je suis celui qui est. »
On demandera encore de quel droit un tel acte peut être posé, alors que l’expérience ne nous livre rien de plus, en nous, qu’un monde d’états, hors de nous, qu’un monde d’objets. Mais c’est là donner un sens trop étroit au mot « expérience ». La conscience est toujours conscience de la conscience : elle saisit l’acte dans son exercice même, non point isolé sans doute, mais toujours lié à des états naissants et à des objets apparaissants. Elle est toujours située au point même où se produit la participation, c’est-à-dire au point où, par une double démarche de consentement et de refus, unis à Dieu et pourtant séparés de lui, nous nous donnons à nous-mêmes notre être propre et le spectacle du monde.
Dira-t-on que c’est par une extrapolation illégitime que nous dépassons la correspondance actuelle de telle opération et de telle donnée, que rien ne nous autorise à poser un acte parfait qui résorbe en lui toutes les données, et que cet acte premier ne peut être rien de plus, à l’égard de notre propre conscience, qu’un acte de foi ? Mais nous sommes ici au delà de toutes les oppositions que l’on peut établir entre l’expérience, la raison et la foi, au foyer même d’où elles jaillissent. C’est en lui que la conscience se constitue en découvrant à la fois l’indivisibilité de l’acte qui la fait être et l’extériorité de toutes les données qui n’ont point de subsistance par soi et supposent toujours une relation avec un acte limité et empêché ; en créant elle-même un trait d’union entre ces deux infinités de la source où elle s’alimente et de l’objet vers lequel elle tend ; en rendant possible et en réalisant la communion de tous les êtres particuliers dans l’unité du même univers, et la solidarité de tous les phénomènes dans l’unité de la même pensée ; en retrouvant la présence actuelle et inévitable de la totalité de l’être en chaque instant et en chaque point. Et l’on conçoit volontiers que cet acte universel, [13] dont nous parlons, mérite d’être nommé un acte de foi, s’il est vrai qu’il ne peut jamais devenir un pur objet de connaissance, qu’il dépasse toujours tout ce qui nous est donné, qu’il n’est jamais saisi que par notre volonté de consentir à coopérer avec lui, de telle sorte que, bien qu’il soit lui-même la condition de tout ce qui peut être posé, il ne peut être posé en nous et par nous qu’à proportion de notre propre puissance d’affirmation et qu’il mesure toujours l’élan, l’ardeur ou la défaillance de notre attention, de notre générosité et de notre amour.
Nous savons toutes les réserves et toutes les suspicions que fera naître l’effort pour porter d’emblée la conscience au niveau de l’Être. Mais, sans la conscience, nous ne serions rien de plus qu’un objet, c’est-à-dire que nous existerions seulement pour un autre, et comme une apparence dans sa propre conscience. Toutefois, il ne faut pas non plus considérer notre conscience personnelle comme la simple spectatrice d’un monde auquel elle demeurerait étrangère. Elle seule nous révèle notre être véritable, et, du même coup, le dedans de l’être total, avec lequel elle est consubstantielle et dans lequel elle nous oblige à  pénétrer et à engager notre destinée. L’attitude phénoméniste est à la fois un refus de l’être et un refus d’être. Mais, grâce à la conscience, chacun de nous s’identifiant nécessairement avec l’acte intérieur qu’il accomplit, découvre, en l’accomplissant, le plus profond et le plus beau de tous les mystères qui est « d’être créé créateur ».

La Présence totale, introduction, Louis Lavelle (1883-1951)