Le bonheur selon le philosophe Louis Lavelle

 » (…) les hommes sont préoccupés surtout de remplir la présence, comme si elle était elle-même un cadre sans contenu. Ainsi ils s’attachent à l’objet présent plutôt qu’à la présence de cet objet. Or, si cet objet est seulement pour nous le moyen de jouir de la présence de l’être, il nous donne, quel qu’il soit, la réalité du tout, puisqu’il ne s’en détache que parce qu’il en est un aspect. Au contraire, si la présence n’est pour nous qu’un moyen d’obtenir la possession de tel objet, rien ne pourra plus nous satisfaire : car cet objet particulier et fugitif, en devenant pour nous une fin, ne peut manquer de nous décevoir ; aussi nous détourne-t-il immédiatement vers d’autres objets particuliers et fugitifs comme lui et nous fait-il osciller sans répit de l’impatience du désir à l’amertume du regret.
C’est une observation familière qu’il n’est point de situation, si humble soit-elle, qui ne permette à l’homme de se donner à lui-même la plus haute destinée spirituelle ; d’autre part, quelle que soit l’étendue sur laquelle son action rayonne, quelle que soit même la durée de sa vie, il peut demeurer intérieurement désemparé et impuissant. C’est que ni la grandeur ni la petitesse des événements visibles auxquels il est mêlé ne contribuent à accroître ou à diminuer son véritable bien, qui réside dans l’intimité de son contact avec l’être. Bien plus, ces évènements n’ont de grandeur et de petitesse que selon l’échelle de notre ambition : ils nous rendent également mécontents si nous ne nous attachons qu’à ce qui les distingue, c’est-à-dire à leur réalité apparente, et si nous sommes impropres à saisir en eux la présence du tout à l’intérieur duquel il n’en est point qui ne nous donne accès. Mais il faut alors qu’ils cessent pour nous d’être des choses pour devenir les instruments d’une opération qui nous permet d’aiguiser et d’approfondir indéfiniment le sentiment de notre communion avec l’être et pour ainsi dire de notre filiation à son égard. Ainsi comme on le voit et par une sorte de paradoxe, c’est l’indifférence à tout objet qui donne à chaque objet sa valeur absolue ».

Louis Lavelle (1883-1951), professeur de philosophie au Collège de France.