A propos d’un livre Philosophies d’ailleurs de Roger Pol-Droit :

Pourquoi tant d’ignorance et ce si longtemps ? C’est à cette question que tente de répondre l’initiative du philosophe Roger-Pol Droit qui vient de réunir, en deux tomes, une somme de textes qui appartiennent au patrimoine culturel de l’humanité mais que nous ignorons bien souvent, en Occident. Et pour cause : c’est que ces élaborations intellec­tuelles ne relèvent pas des canons de la pensée grecque auxquels nous avons pris l’habitude d’identifier, purement et simplement, la philosophie, comme si seuls les Grecs avaient été capables de réfléchir de manière­ rationnelle. Non, Platon et Aristote, et après eux les Allemands Kant et Hegel n’ont pas le monopole du logos ! La preuve en est ce travail intitulé Philosophies d’ailleurs qui rassemble, dans le premier tome, des textes fondateurs des traditions indienne, chinoise et tibétaine, et, dans le second, des recueils de pensées hébraïques, arabes, persanes et égyptiennes.
Loin de toute démarche différentialiste qui suggérerait que les non-Européens ne se sont jamais posé les grandes questions qui habitent la tradition occidentale, ou alors uniquement sous la forme poétique ou allégorique, cette somme montre, au contraire, que des autres civilisations ont aussi émergé des conceptions qui peuvent prétendre à l’universel par leur cohérence.
Particulièrement intéressante, à ce titre, est la contribution de François Jullien, qui a supervisé le chapitre sur la pensée chinoise et qui montre que les grands débats sur la « bonté » de l’homme, naturelle ou non, si chers à Rousseau, se trouvent déjà chez le penseur chinois Mencius, au IVe siècle avant Jésus-Christ. Sauf que chez les Chinois, les notions de bien et de mal n’émanent pas d’une vision métaphysique mais relèvent plutôt de l’ordre et du désordre.
Un monument d’érudition… Comme le rappelle Jullien, en commentant des textes de Confucius ou du Tao, les Chinois ont moins pensé l’Être en termes d’identité stable que de régulation ou de processus. Quant aux grands débats sur la sagesse, le bonheur ou la vanité de l’action qui ont travaillé les penseurs stoïciens et épicuriens, on en retrouve d’assez comparables chez des penseurs indiens, tel Shankara, dont certains textes issus du Vedanta, au VIIIe siècle ap. J-C, nous sont ici expliqués.